Que la montagne est belle... sans ours !

La science est trop sérieuse pour ne pas être prise avec le sourire.
La chronique de Frédéric Lewino, journaliste au Point.

Depuis le 27 décembre, et jusqu'au 4 février, le préfet des Pyrénées-Atlantiques consulte les citoyens des Pyrénées sur le prochain lâcher d'une nouvelle ourse slovène pour remplacer Franska, tuée en 2007, lors d'un accident de la route. D'habitude, quand je mène l'enquête sur l'ours pyrénéen pour Le Point, j'ai tendance à approuver les partisans de l'ours dont les arguments me paraissent plus solides et plus respectables écologiquement. Pour une fois, je vais me faire violence pour me mettre à l'écoute des arguments des montagnards anti-ours. Ceux-ci appartiennent à trois catégories :

  • les éleveurs de brebis,
  • les chasseurs
  • et les régionalistes qui ne supportent plus ces "écolos-des-villes-qui-viennent-nous-dicter-leur-loi-chez-nous-dans-nos-belles-montagnes".

Surpaturage : Que la montagne est belle sans ours Photo : un beau paysage entretenu et façonné par l'homme est ses gentilles brebis.

Ayant donc troqué ma peau d'ours pour celle d'un Pyrénéen, je découvre avec horreur l'effroyable carnage provoqué par les dix-sept derniers grands mammifères français (nombre d'ours estimé par la direction régionale de l'environnement, de l'aménagement et du logement).

Je ne mens pas : les 6.000 exploitations pastorales installées sur la chaîne pyrénéenne ont officiellement perdu 167 bêtes (essentiellement des brebis) en 2010, sur les 600.000 mises en estive. C'est-à-dire une bête égorgée pour 36 exploitations. C'est insupportable !

Par rapport à l'an dernier (146 bêtes tuées), l'augmentation est colossale. Et qu'on ne vienne pas encore dire que les chiens sauvages, les orages, les chutes et les maladies font 20.000 à 30.000 victimes, cela n'a rien à voir. L'ours reste un tueur en série ! Il terrorise la montagne.

Découragement

Ces écolos de l'association Férus ont l'impudence de rappeler que, depuis de nombreuses années maintenant, l'éleveur est indemnisé pour chaque mouton égorgé par le sanguinaire plantigrade. Mais croyez-vous, "écolos des villes", que l'argent suffit à consoler l'éleveur de la perte de sa brebis ? Et le préjudice moral, alors ? "Malgré tous les efforts entrepris par les éleveurs pour protéger leurs troupeaux, les dégâts ne cessent d'augmenter et les bêtes de souffrir", déplorent la FNSEA et la Fédération nationale ovine (FNO). Le découragement est tel parmi les éleveurs que beaucoup pensent à abandonner la montagne. Et tant pis pour les subventions distribuées par Bruxelles dans le cadre de la Pac ! Ce n'est qu'une obole face aux pertes dues à l'ours. Même si un récent rééquilibrage de la Pac fait des éleveurs pastoraux en ovins les grands gagnants de la loterie agricole européenne 2010, avec 52.000 euros par an et par exploitation (à condition d'élever plus de 3,4 brebis par hectare). Soit une moyenne de 104 euros par brebis. Sans compter les aides nationales. Quelle autre entreprise employant seulement une ou deux personnes reçoit autant d'aide en France ? Aucune. Et, pourtant, croyez-le ou... non, la perte d'un trente-sixième de brebis par exploitation et par an reste insupportable.

Mais l'argent n'est pas le seul argument à faire valoir contre la présence des ours bruns. Pourquoi organiser son retour dans les Pyrénées alors que l'espèce, largement représentée en Europe centrale, n'est absolument pas menacée ? La biodiversité locale, déjà très riche, ne gagnerait rien à sa présence. Et si les deux "veufs" de Franska qui hantent l'ouest de la chaîne n'ont plus de femelles à se partager, qu'ils s'arrangent entre eux...

Biodiversité

Pour en revenir à la consultation préfectorale, rappelons qu'il ne s'agit que d'un remplacement, ourse pour ourse. L'été dernier, la secrétaire d'État à l'Environnement Chantal Jouanno avait déclaré qu'il n'était plus question d'enrichir la population actuelle d'ursidés avec de nouveaux individus. Un discours qui sera certainement repris par Nathalie Kosciusko-Morizet, ministre de l'Environnement, même si cela s'avère indispensable pour maintenir l'espèce. En refusant de consolider la population d'ours dans les Pyrénées, la France prend le risque d'être condamnée par la Commission européenne pour non-respect des engagements en matière de biodiversité. La conséquence pourrait alors être un gel des fonds européens destinés au massif méditerranéen. Et donc la suspension des mirifiques subventions aux... éleveurs de brebis !

Certes, ces subventions ne sont qu'une obole, mais ne nous emballons pas. C'est toujours bon à prendre. En fin de compte, si j'ai un bon conseil à délivrer à mes nouveaux amis montagnards : l'ours reste certainement un tueur, mais sa présence, finalement, offre un petit intérêt financier. Alors, si j'étais vous, je me dépêcherais de faire pression sur le gouvernement pour qu'il importe de nouveaux ours slovènes avant que l'Europe ne coupe le robinet aux subventions.

Frédéric Lewino


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