Suisse : western, edelweiss, paturage et biodiversité

Par Roland Keller de l'association Elyna

Pour quelques dollars de plus

Les dernières terres à conquérir en Suisse ont attiré depuis une quarantaine d’années, une nouvelle vague d’éleveurs : les moutonniers. Là où ne trouvait que le ciel, les pierres et quelques touffes d’herbe, il n’est pas rare de surprendre des moutons paissant librement à des altitudes supérieures à 2500 m. L’autorité communale, l’«écologiste» et l’éleveur, voilà le trio du western alpin. Mais qui sont les cheyennes ou les comanches dans le film, les éleveurs ?  Eux qui entonnent le refrain: "Développons la paysannerie de montagne, on ne veut pas devenir une réserve d’indiens !"

L’estivage des moutons dans les Alpes suisses

Le mouton est avec les subventions un animal rentable, preuve en est que l’effectif des troupeaux du val Ferret (commune d’Orsières, Valais) est passé de 400 à 1.500 entre 1976 et 1995.

Cette constatation est tirée du rapport, publié en 1996, d’un ingénieur agronome, Manuel Schneider, diplômé de l’école polytechnique fédérale de Zürich (EPFZ). En gros, l’effectif a quadruplé en Suisse depuis les années soixante.

Suisse : western, edelweiss, paturage et biodiversité : l’utilisation des alpages de haute altitude résulte d’une part de l’absence de motivation à utiliser les zones plus proches de la limite de la forêt et d’autre part à considérer les herbages de l’étage alpin comme un cadeau de la nature envers laquelle on ne se sent pas chargé d’une obligation
Quant à moi, je ne m’intéresse aux moutons que depuis 2005, année où j’ai pris la mesure des dégâts que pouvaient occasionner ces animaux dans les Préalpes fribourgeoises, alors que je devais rechercher des stations de plantes rares ou peu fréquentes. Depuis 2007, je conduis un monitoring de l’edelweiss sur deux alpages du val Ferret.

Au moyen de cette étude, j’espère mettre en évidence les capacités de l’edelweiss à se multiplier et regagner du terrain selon les conditions locales. J’ai choisi cette plante non seulement parce qu’elle est symbolique mais aussi parce qu’elle représente parfaitement un cortège floristique très sensible aux effets directs et indirects de la pâture du bétail. Mes observations concernent principalement les Alpes de la Suisse occidentale, en gros, de la Suisse romande.

L’acquisition de données floristiques anciennes

J’ai cherché à recueillir des témoignages sur des sites localisés de manière précise et je me suis rapidement aperçu que les données sont rares. Bien que l’on dispose en Suisse de nombreux relevés phytosociologiques, seulement une petite partie de ceux-ci ont été réalisés sur des alpages à ovins. Parmi ces derniers, une toute petite fraction jouit d’une localisation précise. En outre, on recherche à avoir à disposition des données de la période des années soixante, période où l’élevage des génisses a diminué au profit de l’augmentation des ovins. Signe des temps, on commence depuis une dizaine d’années à établir des placettes permanentes (permanent plots) à cause de nos préoccupations sur le changement du climat. Ces placettes sont situées à des altitudes élevées (aux environs de 3000 m) car les scientifiques ont cherché, et pour cause, des emplacements hors d’atteinte de l’influence humaine.

Le problème de l’acquisition de données anciennes n’est donc pas résolu, il s’en suit que les témoignages que j’ai pu recueillir ont été un peu le fruit du hasard. Par exemple, récemment, une personne m’a contacté pour me dire qu’elle était montée sur un sommet du val Ferret, La Dotse à 2490 m, pour la première fois en 1959. La population d’edelweiss qu’elle a eu la chance d’observer était fort grande, en 2000 il y en avait ‘encore pas mal’ et en 2003, ‘moins’. Ce fait est à mettre en parallèle avec l’introduction en 2001 des ovins sur l’alpage du dit sommet.

En dessus de Lana (commune d’Evolène, Valais), j’ai pu constater qu’une grande station d’edelweiss avait disparu, à cause de l’intensification de l’élevage de génisses. Au pied du Lion d’Argentine (commune de Bex, Vaud) se trouve un pâturage où tous les indicateurs topographiques, édaphiques et botaniques montrent que les edelweiss pourraient y prospérer. Malheureusement, la prairie originelle a été littéralement massacrée par le passage des ovins depuis une date impossible à préciser exactement, vers 1970, 1980, 1990 ?

Mémoire des lieux

Les gens ont rarement conscience du changement du paysage au fil des ans. On a tendance à croire que ce qu’on a vu il y a vingt ans existe encore. Plusieurs personnes m’ont assuré avoir vu tout plein d’edelweiss ici ou là et, si l’on se donne la peine de vérifier, on est en général surpris par la dégradation du milieu. Je ne compte plus les pâturages que j’ai parcouru, transformés en prairies grasses, égayées par le jaune des liondents et le rose du géranium des forêts, plantes jolies pour le touriste mais fort banales pour le botaniste.

Malgré les difficultés liées au relief, l’élevage laitier est très perfectionné en Suisse et pratiqué de manière très intensive. Les paysages sont verts et coquets (quand il ne pleut pas) mais les prairies maigres et multicolores sont rares. Les plantes à fleurs attirant les papillons se cantonnent vers les lisières, sur les vires rocheuses et dans quelques talus coincés entre une route et une clôture. Si l’on observe une prairie fleurie, on peut être sûr qu’elle fait l’objet de l’octroi de subventions pour la préservation des prairies sèches, mais ces subventions concernent les prairies de fauches des étages montagnard et subalpin, pas des pâturages de l’étage alpin.

Le problème de la conservation d’une flore diversifiée se pose avec bien plus d’acuité dans les Préalpes que dans les Alpes, du fait des faibles altitudes atteintes par les premières. En effet, une espèce sensible n’a que peu de possibilités de refuge lorsque le pâturage et sa crête sommitale culminent à seulement 2.000-2.200 m.

Une désinformation à propos des moutons et du paysage

Le mouton protège le paysage’. C’est la pancarte que j’ai vue au col du Bonaudon (frontière entre Vaud et Fribourg) destinée à instruire les randonneurs. Mais qu’entend on par cette propagande ?

Premièrement, il est fait allusion à la vache qui, elle, occupe des pâturages gagnés sur la forêt. Moins de vaches, plus d’embroussaillement, donc diminution de la diversité de paysages, on est d’accord. Or les ovins estivent en général dans des zones où l’on ne met pas de vaches à cause de l’altitude trop élevée ou des pentes trop raides, donc avalancheuses, donc inaptes à recevoir une forêt. Le mouton se trouve là où le paysage se protège tout seul, mais la flore ne fait pas partie du paysage, n’est-ce pas ?

Imposition du gardiennage obligatoire des troupeaux

Dans ce sens là, une motion a été déposée à l’Assemblée Nationale par Franziska Teuscher le 11 décembre 2009, motion stipulant que: «Le Conseil fédéral est chargé de faire en sorte que le gardiennage permanent des troupeaux de moutons dans les régions d'estivage fasse partie intégrante des prestations écologiques requises».

Le Conseil Fédéral a répondu en invitant les parlementaires à rejeter la motion en invoquant: «En ce qui concerne la problématique du loup, force est de constater qu'en raison de la diversité de la taille des troupeaux et de la topographie parfois accidentée de la région d'estivage, il n'est pas possible de faire garder tous les moutons estivés par un berger. C'est particulièrement le cas dans les zones à rendement marginal et dans les alpages isolés où il n'y a quasiment que l'élevage de moutons qui puisse être pratiqué. De surcroît, les ressources financières et en personnel seraient insuffisantes si l'on voulait assurer la surveillance par des bergers de tous les alpages de moutons. L'exigence formulée par l'auteur de la motion reviendrait de ce fait pour de nombreuses régions à une interdiction de l'estivage des moutons. De l'avis du Conseil fédéral, donner suite à cette demande ne constituerait donc pas une solution valable »

Il est clair que les parlementaires ont suivi l’avis du Conseil Fédéral. Ceci qui montre bien qu’on veut à tout prix élever ce type de bétail n’importe où. Que dirait on si l’on ne voulait pas interdire à quelqu’un de conduire parce qu’il n’a pas les moyens de passer son permis ou d’entretenir son véhicule?

Le bon prétexte des avalanches

Il est généralement admis que l’abandon de la fauche ou de la pâture laisse en automne une herbe plus haute qui favorisera les déclenchements d’avalanches. Les pastoralistes à tout crin jouent là sur du velours, mais je ne vais pas aborder la question du ski hors piste et des permis de construire.

Un certain luxe…

Il y a une vingtaine d’année, alors en formation à Montpellier, j’ai pu voir sur l’étale d’une boucherie un plateau de viande avec la désignation ‘mouton’. Les mœurs et les habitants de mon pays étant ce qu’ils sont, ce genre d’enseigne aurait nettement tendance à les démotiver eux qui ne mangent cet animal que sous forme d’agneau.

Sur l’alpe, les brebis estivent plusieurs années d’affilée, mettent bas un ou deux agneaux chaque saison ; leur laine est brûlée car il n’y a pour ainsi dire pas d’acheteurs en Suisse et je ne sais pas exactement ce que l’on fait des vieilles brebis. Tous ces efforts pour profiter de l’étage alpin alors qu’une augmentation de quelques pour cent de la charge en bétail dans des zones de moyennes montagne ou en voie d’embroussaillement permettraient de compenser le ‘manque à gagner’.

Le mythe alpin

Il y a quelque chose de comparable entre l’attitude de certains suisses à considérer la paysannerie de montagne actuelle comme la réplique du peuple fondateur de la Confédération helvétique et l’attitude de certains américains des Etats-Unis qui admirent et voudraient voir perpétuer l’esprit des premiers pionniers. Vivre en pionnier, c’est vivre de manière autonome et isolée. Combien d’agriculteurs se rendent compte que leur production laitière dépend de régions fort lointaines car ils doivent fournir à leurs vaches de races très poussées du soja provenant de l’Argentine, voire du Brésil où l’on a gagné des surfaces sur la forêt. Personne en Suisse ne cherche à publier des données sur ce sujet, évidemment tabou.

Quelques données sur les contributions d’estivage en Suisse

Une étude sur l’élevage extensif des ovins a été menée en Valais pendant quatre ans. Les premiers résultats ont été livré à la presse (dans le "Terre et nature", du 15 décembre 2010) avant la publication du rapport final en 2011. Il en ressort que deux systèmes d’exploitations sont conseillés :

  • le premier est basé sur un gardiennage permanent (mais il faut au moins cinq cent têtes pour couvrir le salaire du berger) et
  • le second système consiste à établir des parcs mobiles, sans gardiennage. Dans ce dernier cas, le revenu couvre les frais de mains d’œuvre mais pas du matériel. Il est clair que l’élevage des moutons est tout juste rentable et ne peut survivre que grâce aux subventions, d’ailleurs tous les pays occidentaux subventionnent leur agriculture.

Pour donner quelques chiffres, examinons le rendement d’un alpage tel qu’un de ceux que je connais, l’Arpalle de la Fouly (val Ferret) : cinq cent têtes (220 brebis et 280 agneaux), parcs mobiles en début de saison dans le bas de l’alpage, troupeau libre sans berger mais avec un chien de protection en deuxième moitié de saison.

Les 280 agneaux vendus à l’abattoir à rapportent 150 frs par carcasse (on compte 10 frs par kg de carcasse). La vente rapporte donc à l’exploitant 42.000 frs (32.500 €).

La contribution d’estivage se monte en Valais à 250 frs pour sept brebis (troupeau avec chien mais sans berger). Pour 220 brebis, la contribution se monte actuellement à environ 7.860 frs, soit environ 29 € par brebis (les agneaux ne sont pas comptés). Si le gardiennage était permanent, cette contribution serait augmentée de 50% pour un troupeau gardé par un berger et ses chiens et est diminuée d’environ 50 % pour un troupeau complètement libre.

A noter que les taux des contributions ont été augmentés en 2009 et 2010 et sont aujourd'hui environ 10% supérieurs aux taux des années précédentes (site internet de l’Office Fédéral de l’Agriculture).

Malgré l’accroissement sensible de la contribution en fonction du taux de gardiennage, on trouve souvent des troupeaux libres, en général dans des zones pierreuses situées très en altitude (jusqu’à 2.800 m, voire plus!). Les moutonniers font leurs calculs et essayent de s’y retrouver. Autant dire qu’un troupeau de moutons sans chiens, ni berger à 2.600 m, c’est un élevage de loups !

Conclusion

On peut avancer que la rentabilité (du point de vue de l’agriculteur) de l’élevage ovin en Suisse est assurée par une volonté politique. Mais l’utilisation des alpages de haute altitude résulte d’une part de l’absence de motivation à utiliser les zones plus proches de la limite de la forêt et d’autre part à considérer les herbages de l’étage alpin comme un cadeau de la nature envers laquelle on ne se sent pas chargé d’une obligation.

Roland Keller
Dr. ès sciences
Association Elyna (www.elyna.ch) : L'élyne des Alpes (Elyna myosuroides) est emblématique des sites alpins encore sauvages. Cette plante aux tiges menues pousse en touffes fortement ancrées dans le sol des crêtes ventées et des sommets.
Lausanne – Suisse

Le titre "Suisse : western, edelweiss, paturage et biodiversité" est de la Buvette des Alpages.

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