Se recroqueviller sur la notion de terroir et d'image figée du passé

Réponse d'un lecteur de la Buvette des Alpages au débat Arcangeli-Lacube.

"Plutôt que de se recroqueviller sur la notion de terroir et d’image figée du passé, concept fort prisé dans les années 1930-1950, mieux vaudrait-il s’approprier celle de territoire avec son ouverture à l’altérité et à la modernité soutenue par une économie de bon aloi."

Je découvre l’interview Arangeli-Lacube au sujet du développement montagnard et autour de la présence de l’ours. S’agissant d’une émission publique à vocation médiatique, je m’autorise à réagir, non pas en donneur de leçon, mais en citoyen interpellé par cet échange.

Je ne connais pas Monsieur Lacube, lui-même présenté en tant qu’éleveur, peut-être compétant. Pourtant ses propos relèvent d’une caricature qui pourrait conduire à stigmatiser le monde paysan, lequel serait empêtré dans une vision étriquée de la modernité. Ceci n’est bien sûr pas le cas de la majorité qui compte.

Vouloir opposer le monde rural (qui est constitué minoritairement de paysans) à celui des villes est une forme d’isolationnisme et de repli identitaire faciles et tellement peu moteurs. Si les consommateurs urbains n’étaient pas là pour acheter les produits mais aussi soutenir les diverses formes d’élevage, la messe serait dite. Fustiger ses propres clients-consommateurs n’est pas professionnellement responsable et constitue une faute honteuse pour une telle profession. Faut-il en déduire que cet éleveur est éloigné des consommateurs, qu’il en a perdu le contact, ne traitant qu’avec des intermédiaires et peut-être pour l’exportation ? Empreinte carbone, entend-t-on siffler comme des balles

Mais, revenons sur la légitimité des éleveurs à occuper la montagne, plus spécifiquement les espaces d’altitude correspondant aux étages montagnards et alpins, là où les ours se sont repliés. Bien sûr que leur présence (les élevages) n’est pas discutable. C’est une très ancienne tradition. Elle présente, bien maîtrisée, beaucoup d’avantages. En revanche, les éleveurs ne sont pas les seuls utilisateurs de ce domaine. L’appropriation dont certains rêvent est une prétention sans borne et sans fondement, au moins ne serait-ce que pour deux bonnes raisons :

  1. Il ne s’agit pas d’un domaine privé, cadastré. Les utilisateurs éleveurs n’en sont pas les propriétaires ; ils ne disposent que d’un simple statut d’usager comme c’est le cas de bien d’autres accédants.
  2. Si on s’appuie sur leur taux de présence durant la période estivale, avec une fréquence moyenne de visites des troupeaux d'une fois par semaine, cela fait environ 80.000 jours-éleveurs "montagnés", compte tenu du nombre approximatif de 5.000 exploitations pastorales dans ce massif.

Or, une seule station de sports d’hiver comme Saint Lary enregistre 550.000 journées-skieur par saison, d’ailleurs composés majoritairement de citadins. Inutile d’additionner la fréquentation estivale des randonneurs, sportifs de haute montagne, chasseurs, pêcheurs, chercheurs de champignons etc., qui, dès lors, fréquente le plus la montagne ? Les bergers permanents pourraient rivaliser par leur taux de présence, mais ils sont encore si peu nombreux.

Or, chaque skieur consent journalièrement une dépense équivalente à plus d’un demi agneau. A elle seule cette station, par le truchement de ses clients, dégage autant de produit que l’ensemble de l’élevage moutonnier-viande du massif pyrénéen. Même au-delà, l’ensemble des citoyens qui ne fréquente pas les Pyrénées peut prétendre fournir un avis en considération de leurs contributions fiscales!

Les conditions dans lesquelles se développe le pastoralisme peuvent donc interroger légitimement l’ensemble des usagers ou "consommateurs" des Pyrénées.

Biodiversité, néocolonialisme autant de mots exploités comme des fléchettes oratoires

La biodiversité, selon M. Lacube, devrait être expurgée de tout transfert de population comme si les flux géniques étaient en contradiction avec son expression. Les nombreux coups de pouce génétiques consentis par croisement aux races domestiques pyrénéennes locales pour permettre leur survie et leur régénération est-il d’une facture si différente que l’apport d’ours slovènes ?

La biodiversité faite de cochongliers, de mouflons corses, de marmottes, peut-être bientôt de bouquetins possède-t-elle une empreinte endémique de bon aloi ? Est-il d’ailleurs incontournable d’avoir un statut d’endémicité pour prétendre à la biodiversité ?Les espèces migratrices en particulier les oiseaux, les poissons sont-ils excommuniés de la biodiversité ? Si la plupart des mammifères sont aujourd’hui sédentarisés, sauf l’Homme et le Loup, c’est bien parce que leur environnement et chemins migratoires on été profondément perturbés par l’activité des hommes, au moins en Europe. Encore que, durant les hivers très froids, il n’est pas rare de voir réapparaître des hordes de sangliers migrant depuis les pays de l’Est, parfois accompagnés de quelques loups. Les ours en hibernation ne peuvent saisir cette opportunité pour venir saluer leurs cousins pyrénéens.

Quant au néocolonialisme tout est dans l’attitude et le comportement ; c’est aussi d’aboyer fréquemment contre l’Europe tout en empochant les aides. Une recette de sous-développement imparable.

En final, il m’apparaît qu’en termes d’aménagement du territoire il est indispensable et même vital de faire plus appel à la matière grise qu’à "l’usus" et donc d’activer l’ouverture.

Le profil d’architecte de Monsieur Arcangelli doit être considéré comme un atout pour ce qui relève de la structuration d’un territoire, et non pas comme une tare! La maîtrise de la géométrie dans l’espace et une "vista" en trois dimensions sont des gages solides d’avenir. C’est tout l’inverse de ce qui filtre des propos de Monsieur Lacube. Plutôt que de se recroqueviller sur la notion de terroir et d’image figée du passé, concept fort prisé dans les années 1930-50, mieux vaudrait-il s’approprier celle de territoire avec son ouverture à l’altérité et à la modernité soutenue par une économie de bon aloi.

La défense des intérêts corporatistes voire catégoriels comme l’exercerait un syndicat n’est pas de mise dans une prospective où l’intérêt général doit primer.

Gboz 31

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