Jean-Claude Génot - Les grands prédateurs : pourquoi tant de haine ?

La Buvette : Dans un communiqué de l'ADDIP de février 2010 («Ours ; stop aux mensonges »), on peut lire : "La France a abusivement classé l'ours dans la liste rouge des espèces menacées : Le manuel de l’UICN Lignes Directrices pour l’Application, au Niveau Régional, des Critères de l’UICN pour la Liste Rouge demande aux pays de préciser, chez eux, la situation des espèces mondialement menacées et non pas de toutes celles présentes sur leur territoire ou qui l’ont été. L’ours brun n’est pas mondialement menacé, il ne l’est pas davantage au niveau européen (+130.000 en comptant la Russie). Il n’a pas à figurer dans une liste rouge nationale."

Un texte de Jean-Claude Génot en guise de réponse (différent de : "Il reste des brebis en Angleterre et en Nouvelle-Zélande, débarassons-nous des brebis en France")

Les grands prédateurs : pourquoi tant de haine ?

par Jean-Claude Génot

Si le monde était parfait, l’homme adopterait la position d’Aldo Léopold qui consistait à dire « que les prédateurs étaient des membres de la communauté des êtres vivants et qu’aucun groupe d’intérêt privé n’avait le droit de les exterminer pour son seul bénéfice personnel, qu’il soit réel ou imaginaire » (1). Mais si Leopold pensait cela, c’est parce qu’il prônait une éthique biocentrique (2) et que, pour lui, «l’harmonie avec la terre, c’est comme l’harmonie avec un ami; vous ne pouvez pas serrer sa main droite et lui griffer la gauche. Autrement dit, vous ne pouvez pas aimer la chasse et détester les prédateurs» (3). Oui, mais voilà, le monde est loin d’être parfait en ce qui concerne les relations entre l’homme et la nature, très bien incarnée par les prédateurs.

Ligue des opposants au loup La haine des prédateurs est intimement liée à l’histoire de l’homme, c’est dire si elle est ancienne. Mais certains hommes portent une lourde responsabilité dans l’image qu’ils ont véhiculée sur ces animaux. La description du loup par Buffon –"Désagréable en tout, la mine basse, la voix effrayante; l’odeur insuportable, le naturel pervers, les moeurs féroces, le loup est odieux, nuisible de son vivant, inutile après sa mort…" (4) – est hallucinante de préjugés infondés sur le plan éthologique et de visions anthropomorphiques. Elle est surtout indigne d’un naturaliste. Mais, à son époque, ce genre de jugements étaient également porté sur les “sauvages” des Amériques.

Que dire également d’Audubon, le remarquable dessinateur des oiseaux d’Amérique, qui, un siècle après Buffon, dans son journal du Missouri, raporte : “Les loups sont véritablement les animaux les plus nuisibles de la région” (5). Ces naturalistes étaient le reflet de leur époque où l’on était encore loin d’avoir compris toutes les lois de l’écologie scientifique. L’attrait pour la nature de ces grands naturalistes n’occultait en rien leurs préjugés culturels ou idéologiques dans une époque où les espèces étaient divisées en utiles et nuisibles.

A-t-on fait de grands progrès depuis ces temps là ? Oui, si l’on en juge que désormais les prédateurs sont protégés dans certains pays. Non, si l’on songe que le terme “nuisible” a toujours cours dans la loi française, même s’il ne s’applique plus aux loups, aux ours et aux lynx, mais bien à d’autres carnivores ! Non encore, quand on voit les réflexes antiprédateurs de naturalistes qui défendent “leur” espèce comme le chasseur “son” gibier. Ainsi, Roland Escolin (6) s’interroge sur le bien fondé de la réintroduction du lynx dans les Vosges à cause du grand tétras – une proie de toute manière si rare pour le lynx qui préfère de loin le chevreuil. De même, feu Ludwig Scharzenberg, un Sarrois passionné de chouette chevêche, m’avait avoué lors d’un entretien qu’il éliminait des fouines pour sauvegarder “ses” chevêches.

Les prédateurs sont l’objet d’une haine viscérale de la part d’un certain nombre de personne parmi, entre autres, les éleveurs et les chasseurs. Mais cette haine ne peut s’exprimer officiellement, car elle n’est pas politiquement correcte et ternirait l’image de ceux qui oseraient dire tout haut qu’il faut fusiller les lynx ou empoisonner les loups. On a donc instrumentalisé les prédateurs, et ceux-ci sont devenus un enjeu politique et socilogique de clivages entre urbain et rural, entre technocratie d’Etat et pouvoir local et entre protecteurs de la nature sauvage et défenseurs d’une nature domestiquée sans prédateurs. Mais qu’en est-il vraiment de ces clivages ?

Le clivage Urbain / rural

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Pour l’opposition urbain-rural, il y a en effet une tendance des ruraux à considérer le prédateur, même s’il revient naturellement, comme résultant d’une volonté des citadins. Selon les Suisses qui ont enquêté sur les causes d’éliminations illégales du lynx sur leur territoire, “le clivage ville/campagne ne doit pas être sous-estimé dans l’analyse des causes d’élimination du lynx ” (7).  Mais l’opposition n’est pas aussi nette entre ruraux et urbains, car le monde rural a changé. De nombreux chaseurs viennent des villes, et les agriculteurs industriels du marché mondial n’ont plus grand chose à voir avec les petits agriculteurs des zones défavorisées, même si ces derniers sont les plus concernés par le retour des prédateurs.  l’espace rural s’est urbanisé et les “rurbains” ont amené avec eux d’autres ettentes et d’autres perceptions culturelles que la vision utilitariste de l’agriculteur et du chasseur. Le temps des campagnes reculées sans ouverture sur l’extérieur est terminé, à l’heure des médias mondialisées et du tourisme vert. Le sondage réalisé en 1995 après la révélation du retour du loup en France (8) (79 % de citadins plutôt enthousiastes et 74 % de ruraux) semble conforter l’idée d’un clivage de moins en moins crédible entre citadins et ruraux. Mais ce genre de sondage a une valeur relative tant qu’aucun fait divers monté en épingle par les médias ne vient troubler l’opinion publique.

Il en est de même pour les méthodes utilisées par les économistes pour chiffrer le patrimoine naturel qui n’a pas de valeur monétaire. Combien vaut le fait de se promener dans une forêt peuplée de lynx ? L’évaluation contingente (9) consiste à demander combien de personnes interrogées sont prêtes à payer pour protéger le lynx. Il y a évidement une différence notable entre se prononcer sur une intention et franchir le pas d’un engagement réel pour la cause en question. Ainsi, la réaction de citadins, favorable globalement au retour d’un prédateur, peut changer après une mise en situation particulière. Un ami me racontait son énorme surprise d’entendre des citadins qu’il qualifiait d’ouverts, cultivés et plutôt favorables à la protection de la nature, s’opposer violemment au loup et à ses défenseurs, après une randonnée en montagne au cours de laquelle ils avaient eu très peur d’un chien patou, utilisé pour protéger les troupeaux contre les prédateurs. Cette anecdote est révélatrice des opinions changeantes vis-à-vis des animaux sauvages et de la nature en général si elles ne sont pas ancrées au plus profond de soi. On aime la nature tant qu’elle ne va pas à l’encontre de ses propres intérêts. Le sentiment à l’égard de la nature dépasse les clivages ville/campagne. Dans tous les cas, vouloir opposer les ruraux aux urbains à une époque où tous les pouvoirs économiques, politiques et culturels sont déjà concentrés dans les villes est un combat perdu d’avance. Le probléme n’est pas de savoir qui a le pouvoir, mais de reconnaître objectivement les liens réciproques entre ville et campagne; aux uns le pouvoir économique qui permet de faire vivre une partie des gens des campagnes, aux autres le pouvoir de nourrir les populations urbaines et d’offrir un cadre de vie, de loisirs et de tourisme; enfin, à tous le droit de débattre du type de nature souhaitée.

Le clivage pouvoir national / pouvoir local

AntiOurs contre l'Etat En ce qui concerne le clivage entre pouvoir national et local, il est vrai que les opposants aux prédateurs voient ces animaux comme de nouvelles contraintes imposées par Paris ou Bruxelles au même titre que des normes environnementales à respecter (10).

En France, la position du ministre de l’Environnement a changé face à ses questions, suite à de nombreuses polémiques. L’heure n’est plus au diktat mais à la négociation avec les élus locaux, sans toujours savoir si ces derniers représentent des groupes de pression ou la majorité de l’opinion locale. Mais la question posée est celle du droit, car l’Etat fait des lois qui s’appliquent en théorie à tous, sinon ce n’est plus une démocratie. Les prédateurs dont il est question sont protégés par une loi de protection de la nature que les élus du peuple ont décodé de voter et de rendre d’intérêt général. Il plaît à certains de se représenter comme les victimes d’un système imposé par un Etat centralisateur, Etat que l’on s’empresse d’ailleurs de solliciter pour des subventions sans lesquelles il n’y aurait pas de survie économique en moyenne montagne. Compte tenu des aménagements juridiques (dérogation à la loi de protection de la nature, avec possibilités d’éliminer des prédateurs mangeurs d’animaux domestiques récidivistes) et mesures techniques et financières pour rendre compatible élevage et prédateurs (chien de protection, parc de rassemblement, aide pastorale, indemnisation), comme ne pas voir ceux qui refusent d’appliquer le loi de la majorité, comme non démocrates et encourageant la mise en place de zones de non droit ?

Le clivage entre écologistes et anti prédateurs

Quant au clivage entre écologistes et opposants aux prédateurs, il convient de préciser de qui on parle. En effet, par écologistes on entend ceux qui voient dans les prédateurs le symbole de la nature sauvage ayant encore droit de cité chez nous.

Toutefois, il existe des défenseurs des animaux domestiques qui s’opposent aux réintroductions de lynx, d’une part, parce ce qu’il existe un risque pour l’animal de se faire tuer, et d’autre part parce que ce prédateur va tuer des animaux domestiques qui succomberont dans d’horribles souffrances. Il y a là une extrème sensibilité qui va jusqu’à nier les lois de la nature qui font qu’un prédateur doit tuer une proie pour se nourrir. Mais ces associations prennent la défense des animaux domestiques et pas des proies sauvages que le lynx tue pourtant de la même manière. Ces associations accordent un statut différent aux animaux “d’hommestiques” comme le disait Lacan (11) et aux espèces sauvages. Aussi étrange que cela puisse paraître, le directeur du Parc national du Harz, en Basse-Saxe, où vient d’être relâché du lynx, expliquait lors d’une rencontre qu’aucun suivi par radio-pistage n’avait été envisagé, entre autres raisons, parce que des associations de défense des animaux avaient protesté contre les mauvais traitements infligés au lynx pour leur poser des colliers émetteurs !

Du côté des opposants aux prédateurs, il existe des gens responsables chez les chasseurs et les éleveurs qui refusent le manichéisme – les prédateurs ou nous- et envisagent la cohabitation, mais ils sont minoritaires et ne se font pas entendre. Pourtant ce sont eux qui feront changer les choses.

A l’ère de la communication, la réalité est toujours perçue au travers d’un filtre personnel et interprétée. Les rapports sur le statut des prédateurs font état de leurs indices de présence, parmi lesquels les proies retrouvées. Pour les scientifiques qui rédigent ces rapports, il n’y a là que des faits ordinaires et conformes à la biologie d’un prédateur. Mais pour les opposants, il s’agit de la chronique macabre de tueurs en série dont on comptabilise les victimes.

Pour un biologiste, un lynx qui tue un chevreuil et ne le consomme qu’une fois a vraisemblablement été dérangé pour ne plus revenir sur sa proie. Pour un opposant, le lynx tue par plaisir (mais que savent ces gens du plaisir d’un lynx ?).

Quand le chevreuil diminue sur un secteur, le biologiste envisage toutes les raisons possibles et peut reconnaître que les animaux changent de comportement à cause de la prédation exercée par le lynx. Pour l’opposant, le lynx est responsable de cette diminution, car il “prolifère” (ce qui n’a aucun sens pour un prédateur possédant un si vaste dimaine vital).

Quand un chien errant tue des moutons, l’éleveur demande que le chien soit tué, quand c’est un prédateur sauvage, l’éleveur demande que l’espèce soit éradiquée.

Dans ces conflits entre opposants et défenseurs, le sens des mots est fondamental. Ainsi, il est souvent reconnu que c’est le braconnage qui empêche le lynx de se développer. Mais comme le disent les naturalistes suisses, on ne braconne pas le lynx, on l’élimine (12). En effet, parler de braconnage revient à dire qu’il y a délit de chasse, c’est à dire, par exemple, soit un tir en dehors de la période autorisée, soit un tir avec une arme prohibée. Or le lynx est une espèce protégée. S’agit-il alors de la volonté d’utiliser le lynx pour un trafic quelconque de taxidermie ou de peau ? Non plus, puisque les lynx tués illégalement sont retrouvés intacts. En fait, le lynx est éliminé comme une réponse radicale et clandestine à une présence qui est vécue comme imposée par certains, que le prédateur ait été réintroduit ou soit venu naturellement.

La représentation de la nature

Si les prédateurs déchaînent tant de passions, c’est que leur présence est fortement attachée à la représentation de la nature des divers groupes sociaux en présence. Ceux qui comme Marie Roué, anthropologue, pensent que les amoureux du sauvage sont des utopistes (13), imaginent sans doute que la nature abritant des prédateurs est celle du Paléolithique, des forêts sans homme. Or, il n’en est rien. D’ailleurs, récemment, des biologistes scandinaves ont montré que contrairement à ce qui est souvent avancé, les grands carnivores ne sont pas des indicateurs de diversité de la forêt boréale (14). En effet, ils sont capables de s’acclimater à des milieux fortement anthropisés et moins riche en diversité biologique. Ce genre de donnée coupe l’herbe sous le pied des extrémistes antinature qui pensent “en exclusion” : les prédateurs ou l’homme, mais pas les deux. Et comme, à l’exception de quelques rares parcs nationanux ou réserves naturelles, l’homme veut être partout, il ne reste plus beaucoup de choix pour les prédateurs !

Fédération ovine de la Drôme : si je meurs, c’est le désert Un certain monde agricole se fait le champion de cette attitude d’exclusion. Ainsi, sur un autocollant de la Fédération ovine de la Drôme représentant un berger et son troupeau, on peut lire : “si je meurs, c’est le désert” (15).  Même si l’on accorde le bénéfice de la métaphore aux éleveurs et que l’on ne leur reproche pas de confondre forêt et désert, cette phrase reste ridicule et empreinte de l’anthropocentrisme étriqué dont souffre notre société. Car sans les éleveurs, la nature se développerait autrement qu’avec eux, certainement mieux pour les prédateurs. La nature sans l’homme n’a rien d’un désert, mais en principe l’homme n’est pas là pour en juger.

C’est le même type de propos que le candidat du mouvement “Chasse, Pêche, Nature et Traditions”, champion du ruralisme, tenait lors de la campagne des présidentielles de 2002. Il expliquait à des Parisiens, lors d’un meeting électoral, que si les zones rurales n’avaient plus de crèches, de postes et d’autres services à la population, les citadins y trouveraient un désert peuplé de lynx, de loups et d’ours. Une vision d’apocalypse pour les antinature, mais qui sans doute réjouirait toute personne sensible à l’émotion procurée par la simple proximité d’une bête sauvage. Tout cela est finalement une question d’émotion, mais surtout de vision du rapport entre humanité et animalité.

Quand on considère la pensée occidentale dominante en matière de relation homme/animal, comme le dit Florence Burgat, philosophe, “on ne s’étonnera donc pas de voir philosophes et théologiens appréhender l’animalité comme l’envers de l’humanité, voire comme son repoussoir” (16). Les opposants les plus virulents aux grands prédateurs seraient-ils des humanistes ? Claude Lévi-Strauss (17) vient à propos nous rappeler les dangers que ces humanistes nous font courir en prônant “le mythe de la dignité exclusive de la nature humaine”. Car cette frontière nette entre humanité et animalité peut servir “à écarter des hommes d’autres hommes, et à revendiquer, au profit des minorités toujours plus restreintes, le privilège d’un humanisme, corrompu aussitôt né pour avoir emprunté à l’amour-propre son principe et sa notion”. Ainsi, pour l’homme, seul le respect de toutes les formes de vie en dehors de la sienne est une garantie contre le “risque de mépriser certaines parties de l’humanité elle-même”.

Rentre en slovenie
Finalement, la volonté de certains opposants d’éliminer les ours slovènes, les lynx slovaques (et leurs descendants) et les loups italiens, immigrés clandestins – sans statut, donc à éliminer – cacherait-elle un autre discours à mettre en parallèle avec la situation sociale ? Il y a peut-être même fort à parier que, dans les Pyrénées, ceux qui se sont toujours opposés aux ours locaux leur trouvent finalement des vertus face aux ours slovènes, accusés de tous les maux.

Mais si vivre dans un pays moderne avec suffisament de place pour des grands prédateurs n’est pas une utopie, c’est à la seule condition que les hommes acceptent la cohabitation, quelles qu’en soient les contraintes. Enfin, quand les prédateurs auront réussi à se faire une place dans le coeur des hommes et trouvé des espaces libres, il leur faudra encore éviter la forte tendance à la domestication actuelle du sauvage, encore appelée gestion de la faune. Sophie Bobbé (18), anthropologue, estime qu’un ours relâché avec une balise et suivi pas à pas pour tenter d’atténuer ses eventuels “dégâts”, n’est plus véritablement une espèce sauvage, c’est-à-dire imprévisible, spontanée et échappant à la volonté de l’homme.

Nous avons beaucoup de mal à admettre l’existence de ces animaux sauvages, vivant librement en dehors de notre champ de vie quodienne, comme un symbole de notre propre liberté, sans une certaine appropriation. Celle-ci peut prendre la forme d’un parc de vision là où l’on réintroduit l’animal que le public n’a aucune chance de voir en pleine nature, de sorties pour aller hurler avec les loups et de toute autre action de marketing, d’éducation ou de tourisme de découverte. Mais il peut y avoir un danger à certaines de ces actions, car si un parc de vision n’est qu’une vitrine du sauvage pour montrer au plus grand nombre, il existe des opposants qui considèrent sérieusement que les prédateurs doivent vivre en enclos, nouvelle version des réserves d’Indiens.

Trouver la base minimale de négociation

Y a-t-il finalement une solution pour une cohabitation entre l’homme et les grands prédateurs ? Dans ce conflit entièrement idéologique entre des représentations de la nature radicalement différentes, il est nécessaire de trouver la base minimale de négociation en écartant les positions extrèmes :

  • d’un côté, ceux qui veulent éradiquer les grands prédateurs pour vivre sans partage dans des zones souvent en déprise agricole;
  • de l’autre, ceux qui ne veulent pas envisager que l’on puisse chasser certains de ces prédateurs en fonction des dégâts occasionnés au cheptel.

La situation en Espagne est à ce propos intéressante puisque le loup se porte bien là où il est chassé alors qu’il a quasiment disparu des zones où il était strictement protégé, par suite d’empoisonnement (19).

Le débat sur les prédateurs est finalement plus une question de sentiments et de mythes qu’une opposition entre des opposants irrationnels et des défenseurs faisant appel à la science écologique. Sophie Bobbé montre bien que les écologues et les scientifiques spécialistes des grands prédateurs n’échappent pas à l’interprétation idéologique des faits, faisant tout pour réhabiliter “leur” espèce, quitte parfois, à minimiser certains aspects de la biologie de l’animal, construisant eux aussi un mythe favorable aux prédateurs (20).

Les mythes sont une chose et le vécu des personnes vivant en contact avec les ours et les loups en est une autre. Ainsi, le loup est associé au mythe du dévoreur carnivore qui entretient la terreur chez les hommes; l’ours, pour sa part, est associé au mythe du viril presque humain et omnivore (21).  Pourtant, en Belarus, dans la réserve de Berezinsky (22), forestiers et habitants qui côtoient l’ours et le loup, craignent beaucoup plus l’ours que le loup. Si l’homme admet la présence des ours, des loups et des lynx comme symboles d’une nature encore libre et surprenante, alors la cohabitation l’emporte sur l’exclusion. Dans ce cas, il y a tout un arsenal de mesures techniques, juridiques et financières pour que l’homme et les grands prédateurs vivent ensemble. Le plus difficiel est de faire admettre un autre sentiment vis-à-vis de cette animalité sans contrôle, et de reconnaître, comme le disait Rousseau, “si je suis obligé de ne faire aucun mal à mon semblable, c’est moins parce qu’il est un être raisonnable que parce qu’il est un être sensible; qualité qui étant commune à la bête et à l’homme doit au moins donner à l’une le droit de n’être pas maltraitée par l’autre” (23). 

C’est une autre éthique qu’il nous faut développer à l’égard de la nature ey des grands prédateurs en particulier, car comment faire la paix entre les hommes si nous ne sommes pas capables de vivre en harmonie avec la nature?

Jean-Claude Génot
Ingénieur écologue, chargé, depuis 1982, de la protection de la nature au Syndicat de coopération pour le Parc naturel régional des Vosges du Nord.

1. WORSTER D. 1992. Les pionniers de l'Ecologie. Une histoire des idées écologiques. Sang de la Terre. 412 p.
2. LEOPOLD A. 1995. Almanach d'un comté des sables. Aubier. 289 p.
3. voir n°1
4. HUET P. 1995. Le loup. Eveil Editeur. 72 p.
5. AUDUBON J.J. 1993. Journal du Missouri. Petite Bibliothèque Payot/Voyageurs. 295 p.
6. ESCOLIN R. 1995. Le grand tétras. Eléments pour une éco-éthologie de l'espèce. Strasbourg. 232 p.
7. PRO NATURA. 2001. Zoom sur les liquidateurs de lynx. Eliminations illégales de lynx en Suisse : faits et indices. 32 p.
8. ALLEG C., FAUCON E. et VENTURINI C. ENGEES  In  Stage :  loup en Roumanie. 2000. Document ATEN, 40 p.
9. BARBAULT R. 1997. Biodiversité. Hachette. Les fondamentaux. 159 p.
10. voir n°7
11. ROUE M. 2002. Humanité, animalité et lien social. L'éternel miroir. NSS 10 (1) : 37-44.
12. voir n°7
13. voir n°11
14. LINNEL J.D.C., SWENSON J.E. and ANDERSEN R. 2000. Conservation of biodiversity in Scandinavian boreal forest : Large carnivore as flagships, umbrellas, indicators, or keystones? Biodiversity and Conservation 9 : 857-868.
15. voir n°8
16; BURGAT F. 2002. Le propre de l'animal et l'appropriation de l'animal. NSS 10(1) : 16-23.
17. voir n°11
18. Sophie Bobbé, communication personnelle
19. VIGNON L. In SALES P. 1999. Stage loup dans les Asturies : parc naturel régional de Somiedo (Espagne). Compte-rendu du stage "Expansion des populations de loup et espaces protégés"> organisé par l'Atelier Technique des Espaces Naturels du 20 au 26 septembre 1999. 44 p.
20. BOBBE S. 2002. L'ours et le loup. Essai d'anthropologie symbolique. Editions de la Maison des sciences de l'homme. INRA. 258 p.
21. voir n°20
22. GENOT J.-C. Entre taïga et Berezina. Editions Scheuer. 119 p.
23. voir n°16

Ce texte datant de 2003 est extrait de "Quelle éthique pour la nature" aux Editions EDISUD, reproduit avec la permission de l’auteur, (que je remercie). Les Intertitres sont de la Buvette. Les notes de bas de page vont arriver (problème technique).

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