Saint Blaise et le «pet de l'ours»

Dans les Pyrénées, une autre croyance liée au réveil du plantigrade concerne le «pet de l'ours». Quand il quitte sa tanière au printemps, l'ours absorberait une plante purgative afin d'expulser le bouchon de poils et d'herbes qui obstrue son anus pendant l'hibernation. Ce souffle anal passait pour contenir les âmes des créatures mises au monde avec l'année nouvelle. L'animal rapportait ces âmes dans son ventre ou dans sa vessie depuis le monde souterrain où il avait séjourné durant l'hiver. L'ours accomplit donc une fonction importante dans le cycle naturel et cosmogonique, celle de psychopompe, c'est-à-dire de conducteur des âmes.

Il apparaît que les paysans d'Europe occidentale ont transféré sur le personnage de Saint-Blaise les caractères et les fonctions qu'ils attribuaient à l'ours. Comme il est fréquent en période de christianisation, les croyances et les rites païens interdits par la nouvelle religion ont en réalité été conservés sous un vernis chrétien. La dévotion aux saints locaux n'est souvent qu'un prétexte pour continuer à vénérer les anciennes divinités. Les superstitions demeurent vivaces chez nos paysans. Les églises elles-mêmes ont été édifiées sur des lieux qui étaient déjà sacrés. Au lieu de s'éliminer, les religions différentes se superposent. Plus le panthéon est vaste, plus l'on a de chances d'être exaucé.

Pet_de_l_ours
On a donc reporté sur saint Blaise tous les pouvoirs d'abord attribués à l'ours lorsqu'il était vénéré. L'Eglise honore Blaise le 3 février, c'est-à-dire le lendemain du réveil de l'ours. En Saône-et-Loire, à Berzé, cette fête revêt une importance particulière et recouvre une longue tradition du culte de l'animal. Blaise passe pour être le protecteur du bétail; récemment, une foire aux bestiaux se tenait le jour de sa fête. Dans cette localité, on a découvert une grotte néolithique contenant des crânes d'ours, qui semblent y avoir été rassemblés pour un culte. Dans le voisinage fut édifiée l'abbaye de Cluny; des scènes de la vie du saint sont peintes dans une des chapelles. L'une des missions des monastères bénédictins était d'amener les paysans à convertir leur penchant pour les sacrifices et les superstitions concernant les animaux en une vénération des martyrs et des reliques des saints.

Blaise, évêque arménien du IV siècle, vécut en ermite sur le mont Argée. Il habitait dans une grotte, comme les ours, et on l'appelait "le grand-père de la montagne". Il descendit un jour de la montagne et fit des miracles : il ressuscita le porc d'une veuve, ainsi qu'un enfant étouffé par une arête. Il peut, comme les ours, rappeler les âmes des morts.

L'ours et son substitut chrétien, Blaise, étaient considérés par les paysans des premiers siècles de notre ère comme dotés des mêmes pouvoirs pour intervenir dans divers domaines de l'activité humaine. Blaise, ou plutôt l'ours, avait quatre fonctions essentielles :

  • Un rôle agricole : il protège les moissons. En libérant les souffles du printemps, il provoque les ballonnements de la nature, il fait gonfler les tiges, les bourgeons et les fruits.
  • Un rôle sexuel : il fait gonfler aussi les phallus, les seins et les ventres. Il préside donc à la prospérité des troupeaux. En faire le protecteur du bétail est une manière paradoxale de conjurer le caractère prédateur du plantigrade. Il favorise également le mariage des filles et la fécondité des femmes.
  • Un rôle médical : c'est le spécialiste de la gorge. Comme il a ressuscité un enfant étouffé, il a le don de guérir les maux de gorge, les toux, les coqueluches et les laryngites. La gorge est précisément l'endroit par où s'exhalent les souffles sous forme de la respiration, du rot, du bâillement. Elle partage cette fonction avec l'orifice anal. C'est aussi l'organe du chant (Blaise patronne les confréries de chanteurs en Grèce), l'organe du rire à gorge déployée et des ripailles gargantuesques. La gorge a en quelque sorte un caractère rabelaisien et carnavalesque.
  • Un rôle artisanal : c'est le patron des cardeurs et des tisserands. D'un point de vue historique, c'est parce que Blaise a subi le martyre, déchiré par des peignes de fer. D'un point de vue mythique, c'est parce qu'il agit sur la végétation et stimule la croissance (le gonflement) des plantes textiles.

Ce passage est extrait de «L’ours et les hommes dans les traditions européennes» de Michel Praneuf.

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