Une belle nature

Après "Ces animaux sauvages à problèmes", voici un autre petit exemple représentatif de la vision de la nature, cette fois-çi par un président de fédération de chasseurs.

Jean-Bernard Portet est président de la fédération des chasseurs de Haute-Garonne. Dans l'article de La Dépêche «Les chasseurs ont changé», Jean-Bernard Portet annonce vouloir changer « notre image à l'extérieur ».  «Nous avons un rôle social à jouer, surtout en zone rurale. On participe à l'entretien des chemins, des espèces. Notre message : la nature n'appartient à personne» dit-il encore.  «Il y a de moins en moins d'agriculteurs, la nature est moins exploitée, moins entretenue. En les aidant, on participe aussi à avoir une belle nature». 

La "belle nature" est donc pour Jean-Bernard Portet, celle qui est exploitée, entretenue.

Autre vision de la nature, celle de François Terrasson qui nous fait découvrir le vrai sens du mot nature, celui que nous refoulons inconsciemment (ou pas), celui que nous cachons mais qui révèle pourtant notre propre nature, humaine. Pour lui, "La nature, c'est ce qui existe en dehors de toute action de la part de l'Homme. La nature, c'est ce qui ne dépend pas de notre volonté." La nature "c'est où la main de l'homme n'a jamais mis le pied..." On est à l'opposé de la nature exploitée, entretenue de J.B. Portet !

Et la nature non entretenue, non exploitée ? On peut imaginer que pour Jean-Bernard Portet, c'est le résultat de l'absence de l'homme, une nature laissée à l'abandon, le résultat d'un échec, d'une fuite ou d'un départ, sombre et parfois terrifiante, désordonnée, pleine de gluant, de griffu, de velu, de vaseux. C'est la nature sauvage, pour certains, tellement moins agréable et rassurante que celle que l'homme à domestiqué, tellement différente des beaux paysages entretenus de nos campagnes.

François Terrasson a décrypté nos rapports profonds aux forces originelles. Il explique de manière lumineuse pourquoi notre société s'acharne à détruire la nature. Je vous invite donc à lire ou à relire "La peur de la Nature, au plus profond de notre inconscient, les vraies raisons de la destruction de la nature".

Nous n'avons vraiment pas le même sens des valeurs de la nature, Monsieur Portet ! "Dans ce grand ensemble des "choses que nous n'avons pas faites nous même", il y a donc des objets de préférence ou d'exécration."

Vous vous souvenez de ce que certains détestent avec la "déprise agricole" : "l'ensauvagement", la forêt "qui gagne", les paysages qui "se referment", les orties et les ronces, les brousailles, les araignées et les serpents, les dangers que cela représente (avalanches, incendies, égarement en forêt à la tombée de la nuit, cette désorganisation, cette anarchie, ce danger qui caractérise pourtant la forêt "vierge". (Il suffit d'essayer de se promener, de pénétrer la forêt sur les versants du volcan de Guadeloupe).

François Terrasson écrit : "La nature, c'est ce qui ne dépend pas de notre volonté. La nuit, que nous n'avons pas le pouvoir de décider, la Nuit, force de la nature, fait, tout comme le désert, perdre les repères du petit humain qui s'aventure dans ses profondeurs. Car la nuit est profonde, comme l'est le sommeil, ou comme le désert est immense...

Et la pensée sans repère glisse tout doucement vers ces zones de l'esprit réservées aux périodes d'obscurité. Ces plans lointains du psychisme qui s'épanouissent dans le rêve et que les psychanalistes ont si joliment baptisés : "l'inconscient!".

"L'homme a tendance à détruire ce qui lui fait peur, ce qu'il sent étranger." Comme l'homme ou l'enfant  qui tue, dans une montée d'adrénaline, la couleuvre qui l'a surpris au détour d'un sentier. La couleuvre est un serpent innofensif, mais combien d'entre-elles sont mortes, piétinées ou à coups de bâton à cause de la peur de l'homme.

Et Terrasson rajoute, lui qui amenait ses élèves à passer une nuit tout seuls, "en pleine nature", loin de toute civilisation, de tout repère, de tout congénaire, de toute lampadaire, de toute piste : "Apprendre la nature en groupe, parce qu'on a renonçé à gérer le choc émotionnel du contact solitaire, voilà peut-être la plus grande erreur de l'éducation à l'environnement."

Voilà pourquoi j'aime aller seul, dans les hêtraies-sapinières des Pyrénées pour retrouver ce choc émotionnel, pour imaginer et sentir... la présence de l'ours, l'esprit du Moussu qui hante la forêt. Ou bien aller dans la ripisylve ardennaise admirer les barrages de castors ou chercher une trace de loutre. Ou encore errer dans les grandes futaies pour apercevoir la cigogne noire ou entendre le brâme. Voilà pour moi "la belle nature", non exploitée, non entretenue, sauvage, vraie, vivante ! Bien loin de l'image du paradis des témoins de Jehovah.

"Une forêt sans ours n'est pas une vraie forêt" disait Robert Hainard.

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