En finir avec les sciences de la nature

Extrait de « En finir avec la nature, le lien ou l’absence de lien avec la nature, voilà le point crucial » (2008)

par François Terrasson

Tout le monde les a entendus.

François Terrasson Les professeurs de sciences naturelles, relookés en biologie géologie, n'arrêtent pas de se plaindre du peu de considération accordé par les programmes à leur enseignement. Ils ont raison. Et dans l'enseignement supérieur ceux qui ont réussi à maintenir des matières aussi peu cotées ont souvent le sentiment d'être sur le front d'une guerre où beaucoup veulent leur peau.

Ils ont raison, mais ils ont tort de s'étonner.

Un chercheur d'une science assez dure crachait une fois devant moi avec une moue de dégoût son mépris en lâchant « ça, c'est de la botanique ! »

Comment est-ce que dans une civilisation qui veut en finir avec la Nature on pourrait accepter ceux pour qui la Nature est non seulement une raison de vivre, mais d'enseigner? On ne ressassera pas les arguments. Vivre et aménager une planète sans savoir comment elle fonctionne dans sa réalité naturelle n'est pas une erreur qui nous guette. Il y a longtemps que nous sommes dedans et que c'est de plus en plus normal.

Comment faire pour éliminer les dernières résistances?

Les mots. Toujours les mots. Il faut changer le nom des disciplines. C'est facile parce que la science bouge vraiment et que les termes de biologie, physiologie, génétique, dynamique des populations ont vraiment un sens. Et que ce que l'on y étudie existe vraiment. Qu'on a besoin de ces connaissances, que c'est du sérieux quoi !

Et le reste peut disparaître.

Ah bon? Parce qu'il y a un reste? Ces disciplines qui ont l'air acceptées (on verra plus loin ce qu'il en est vraiment) ne couvrent-elles pas tout le champ des connaissances nécessaires?

Il manque les « sciences naturelles » au sens ancien du terme : anatomie, systématique, comportement... Avec leur état d'esprit dit« naturaliste ». Leur attirance pour le concret, leur charme un brin artistique, leurs lieux de travail souvent champêtres. « Il est aussi scientifique de réfléchir en plein champ au sens de l'évolution que de s'enfermer toute l'année dans un laboratoire» proclamait Claude Delamare Deboutteville qui fut longtemps le directeur de l'Écologie générale au Muséum.

C'était parce qu'on commençait déjà à oublier les moucherons dansant au soleil. Qu'on était devenu capable de faire la prétendue écologie d'espèces pas déterminées, qu'on mélangeait des animaux différents traités comme s'ils ne l'étaient pas, par ignorance de l'utilité du travail des zoologues classificateurs.

Un chercheur de la Guyane a depuis vendu la mèche. Dans une émission de télévision qui éveillera bien des vocations il a dit en substance : « Avec les nouvelles méthodes de télédétection, on n'aura plus besoin d'aller en forêt se faire mordre les fesses par les fourmis. »

L'homme des sciences naturelles, lui, il a besoin d'aller en forêt éventuellement tropicale, même s'il a parfois des mille-pattes de dix centimètres dans la culotte. Et alors pour peu qu'il ait acquis les connaissances convenables, c'est lui qui voit comment fonctionnent les choses même si, de retour au labo, chez lui, il travaillera autrement, mais toujours avec le même regard dit « naturaliste ».
 
C'est ce type d'activité qui est le plus dangereux pour le monde désincarné qui s'annonce. La Nature n'y est pas transformée en chiffres et en diagrammes (qui ont leur utilité aussi, n'en doutons pas) mais elle reste présente,jusqu'au cœur des noms latins, dans sa vérité sensible. Elle reste naturelle, alors que dans d'autres manières de travailler, qui ouvrent d'autres portes tout aussi essentielles, la médiatisation par les instruments d'analyse, les formules et les calculs donnent prise à ceux qui aiment voir les signes de l'homme partout plus que ceux du prodigieux univers spontané. Que de graphiques en forme de tours de Manhattan restent-ils aussi parfaitement vides d'informations nouvelles, leur rôle essentiel étant de symboliser la vertu et la valeur du chercheur qui les a pondus.

Donc, il ne s'agirait pas de ne faire QUE des SCIENCES NATURELLES dans les sciences de la vie, mais d'en faire AUSSI, quitte sinon à se condamner à ne plus rien comprendre. Ce qui demanderait d'accepter la passion, force de la Nature. Passion qui existe aussi autant chez les gens de la biologie moléculaire. Mais qui est moins voyante que celle du voyageur naturaliste avec ses peaux de caïman, ses flacons d'araignées et ses boîtes à cailloux. Sans parler de son caractère ...

Ainsi il faudrait bien, c'est tout naturel, pour éliminer la notion de Nature faire un sort à ce genre d'individus. Se foutre de leur gueule, ne plus en recruter, les mettre sur la touche, puis au musée, puis au dépotoir.

Avec les mots, on va y arriver.

Parlez-moi donc de BIODIVERSITÉ.

C'est un mot qui a un vrai sens. Une notion utile encore que mal comprise, malmenée.

Le loup fait disparaître la biodiversité affirma un malheureux représentant de syndicat agricole dans une conférence de presse.

Qu'est-ce qu'il avait voulu dire? Qu'en mangeant des moutons on pourrait bien penser que le loup est vraiment un vilain parce qu'il s'attaque à une notion sacralisée de partout, à savoir la BIODIVERSITÉ.

Faux mon cher camarade! Aucun prédateur n'a jamais fait disparaître sa proie. Quand celle-ci diminue en nombre d'individus, le malheureux qui en dépend pour manger a tendance à diminuer aussi. Sauf s'il y a d'autres espèces-proies de rechange, mais jamais le loup ne fera disparaître complètement quoi que ce soit.

Où est l'erreur? C'est que ce garçon croyait que la biodiversité résidait dans le nombre d'individus. Puis, que, quand on lui a dit que c'était pas ça, il s'est enferré plus avant en inventant une loi écologique inexistante: la fin de l'espèce prédatée sous la pression du prédateur.

Il n'y a qu'un hyperprédateur comme l'homme pour réussir des coups comme ça. Répétons, répétons: BIODIVERSITÉ: état d'un écosystème où il y a beaucoup d'espèces différentes.

Et voyons maintenant par quelles failles cette notion de BIODlVERSITÉ va être utilisée pour ruiner celle de NATURE.

Les méthodes d'évaluation sont toutes très belles : Manhattan, courbes, formules ...

Quand on passe en coulisses on s'aperçoit que le travail est basé soit sur la diversité des plantes à fleurs, soit sur celle des insectes, des oiseaux ... etc., c'est-à-dire sur une part bien spécialisée du monde naturel, et non sur l'ensemble qui seul justifie la fameuse notion.
 
D'autres fois on a choisi de juxtaposer des spécialistes plus pointus: coléoptères, orchidées, lézards, papillons ... On parcourt ainsi plus avant l'échelle d'organisation des êtres, mais en coupant dangereusement chacun des points de vue de l'ensemble. C'est donc mieux et pire à la fois. Tout ceci est dû, bien sûr, à l'incapacité où se trouve chacun de nous de connaître l'ensemble des espèces, à la difficulté d'interpréter les apports de naturalistes spécialisés. Mais on se demande quand même où son passés les bactéries, les papillons nocturnes et les tardigrades.

Ainsi des lieux où des pans entiers de biodiversité méconnus s'expriment, se retrouvent-ils fort mal cotés pour prétendre au statut d'espace protégés.

Un premier thème d'écart par rapport à la Nature est ainsi constitué.  Mal utilisé, notre concept de diversité conduit certains à laisser tomber des endroits essentiels, et surtout à ne pas saisir la nécessité d'éviter de restreindre la Nature à certains de ses éléments.

Mais si c'était là le but? Réduire le grand système naturel à des petit morceaux supposés faciles à quantifier, informatiser, faciles à enfermer dans des zones. On s'étonne de voir tant de travaux, financés pour estimer une biodiversité qui se déploierait tout aussi bien si on ne la connaissait pas, alors qu'on travaille très peu à une évaluation de la perversité des destructeurs, seule chose à connaître D'ABORD pour éviter la disparition de la NATURE.

Dans nos forêts domaniales sont apparus depuis quelques années les « cloisonnements », Ce sont des allées tracées tous les treize ou vingt-cinq mètres, ambitionnant de passer à cinq mètres. Toutes sortes de justifications diverses en ont été données. Comment diable la forêt pouvait-elle produire quand ils n'étaient pas là ? Tant pis si par cet appel de lumière latéral se déclenche la pousse de branches basses qui empêche d'avoir un tronc sans nœud d'une seule venue, vendable plus tard comme bois d'œuvre.

Ce qui nous intéressera ici c'est l'argument imparable de diversité. Ces bords de cloisonnements sont des bords de chemin, des sortes de lisières. Ce sont les ÉCOTONES chers au vocabulaire écologiste, les lieux où toutes les espèces se rassemblent parce que des conditions variées de lumière et d'ombre, de chaud et de froid, d'humide et de sec, ailleurs séparées, se trouvent réunies sur un même lieu. C'est ainsi que les mosaïques de milieux différents sont les paradis de la BIODIVERSITÉ. Et que par celle-ci on peut très bien justifier une forêt découpée en carrés aux lanières de plus en plus petites, créant ainsi de plus en plus de lisières.

Mais il n'y aura plus de forêt, alors même que la cote de l'évaluation sera très élevée sur l'échelle biodiversificatrice. Et donc, faut-il le rappeler, la forêt continue, ou semi-continue avec les trous des chablis, les étangs, les rivières, les traces d'incendie, les amas d'arbres crevés, c'est ça la biodiversité qui compte. La toundra est moins valorisée sur ce plan que la forêt du Gabon. C'est tout de même une sacrée nature. Qui sur le plan scientifique nous en apprend autant que ses sœurs plus compliquées.

En sous-bois continu il y aura même des espèces qui ne vont guère dans les écotones. La fameuse notion biodiversifiante pourrait bien servir de masque à l'abandon de toute idée de Nature naturelle, continue et fonctionnant selon son bon plaisir.

Et ce mot qui la désigne est un formidable succédané du vocable NATURE parce qu'il en évacue tout le passionnel, toute la dimension qui touche les plus profonds de nos sentiments « naturels », tout le côté puissamment cosmique. La BIODIVERSITÉ c'est du technique, c'est du comptable, c'est du maîtrisable. La Nature c'est de l'incontrôlable, du pulsionnel, du grandiose. Jamais ça ne pourra entrer dans nos machines! Fabriquons un ersatz, un Canada Dry, baptisé sur l'autel de la MODERNITE.

Tout ça pourrait bien être encore insuffisant. Alors on va désinformer subtilement. Rechercher dans la Nature des espèces ou des groupes qu'on pourrait désigner comme des malfaiteurs s'attaquant à la diversité.

Ça n'a pas besoin d'être vrai. Il suffit que ça colle à l'idéologie de la peur de la Nature.

On éduquera selon ces informations fausses mais convenues, au goût du jour. Quelle n'est pas ma stupéfaction de voir des diplômés, à qui on donnerait la Nature sans confession, professer du haut de leurs titres, que les ronces, les chardons ou les pissenlits « étouffent la biodiversité ».

Honte à eux ! Honte à nous qui leur donnons leurs diplômes! S'il Y a des espèces envahissantes dans certaines conditions, hâtons-nous de revenir encore et toujours aux souvenirs entomologiques (J. - H. Fabre) où la réalité est dépeinte, où s'ébattent les habitants de la ronce, les visiteurs du chardon et les mangeurs de pissenlit, y compris par la racine.

Ainsi à qui se fier? Quand on est journaliste par exemple. Le recours à un scientifique n'est plus une garantie, car il peut par contamination idéologique, soit contorsionner sa pensée pour coller à la vague conformiste, soit avoir été élevé selon les nouvelles normes d'une quasi-pseudoscience où de belles végétations épanouies deviennent des simplificateurs de biodiversité.

Comme ça, tout est brouillé.

Seuls les bulldozers s'y retrouveront ...

Commentaires