Le loup, déjà !

par Bernard De Wetter

Le texte original de cette note est paru dans le numéro 46 du magazine couleurs nature de Natagora.

Natagora n°46 : le retour du loup en Belgique ?Lorsque, entre deux missions dans d’autres coins du monde, je m’installe pour quelque temps « au pays » (en Ardenne), je guide régulièrement des randonnées à la découverte de la nature et, plus particulièrement, de quelques-unes des espèces emblématiques qui peuplent nos forêts et nos rivières. Jusqu’il y a quelques semaines encore, à chaque fois que la discussion avec les participants glissait vers le thème des grands prédateurs en Europe, je me plaisais à leur prédire le retour du loup dans nos contrées dans un avenir assez proche : une affirmation qui déclenchait de manière à peu près systématique des sourires un peu gênés, reflétant un scepticisme que la courtoisie ou la politesse ne permettait pas d’exprimer ouvertement. Pour la plupart de mes interlocuteurs, le retour du loup en Ardenne ne pouvait être qu’un rêve de doux utopiste, voire un phantasme de dangereux mythomane ! Le loup m’a pris moi-même de vitesse : s’il ne faisait aucun doute dans mon esprit que le grand prédateur n’allait plus hésiter pendant des décennies avant de pointer à nouveau son museau effilé dans nos contrées, je n’imaginais – et n’espérais – pas sa réapparition aussi rapide…

Un retour attendu

Dans les dernières années du siècle écoulé, il fallait encore s’éloigner de près de 800 kilomètres hors de nos frontières pour se trouver dans des contrées peuplées par le loup, à l’Est ou au Sud ; au début de l’année 2011, la présence du prédateur était déjà confirmée dans le Land allemand de Hesse et dans le nord du massif vosgien, en France, deux régions situées à quelque 250 kilomètres seulement de la Belgique. En toute logique, l’apparition de l’espèce chez nous n’était donc plus du tout une question de principe, simplement une question de temps…

Avec plus de brio encore que le lynx, le loup s’est donc lancé à la reconquête de plus en plus rapide et affirmée de territoires désertés il y a moins de cent ans parfois : et les deux espèces semblent confirmer un peu partout le pari audacieux de leur réinstallation, un phénomène à peu près inimaginable il y a quelques dizaines d’années seulement.

Comment ces animaux aussi prestigieux que souvent redoutés et prétendus farouches ont-ils réussi ce prodige ? L’exode rural généralisé sur le continent européen dans la seconde moitié du 20è siècle a probablement joué le rôle de catalyseur, permettant de réduire la pression exercée sur les grands carnivores. Mais le phénomène n’explique pas tout : de plus en plus, loup et lynx ne prennent plus vraiment la peine de se cantonner dans les grands massifs forestiers ou montagneux plus ou moins sauvages, où la présence de l’homme demeure faible et où la perception populaire s’obstinerait à vouloir les trouver. Ils se contentent désormais d’habitats profondément modifiés par les humains, n’hésitent plus à s’approcher de leur ennemi séculaire pour profiter de tout ce que celui-ci met à leur disposition – bien involontairement la plupart du temps – et qui facilite leur survie. C’est donc dans une meilleure acceptation des grands prédateurs par une bonne partie des hommes, et surtout dans une prodigieuse capacité des premiers à s’accommoder de la présence des derniers qu’il faut, me semble-t-il, chercher les clés de l’actuel succès de ces animaux.

En Europe, le loup version 21è siècle n’a plus tellement de traits de comportement en commun avec ses ancêtres qui hantaient les esprits des pauvres hères de jadis retranchés dans leurs misérables chaumières. Rusé, habile, astucieux, inventif, le loup parvient à trouver sa place dans une Europe dominée par l’homme. Et ces derniers mois, le prédateur semble vouloir pousser la performance jusque dans ses limites extrêmes, en s’aventurant dans des régions comptant parmi les plus urbanisées, les plus développées et les plus peuplées de tout le continent : les Pays-Bas et la Belgique, par exemple…

Un retour assuré ?

Comment faut-il interpréter la récente réapparition d’un loup en Ardenne ? Il est utile, d’abord, de préciser que dans l’état actuel des choses, aucune preuve indiscutable digne de satisfaire les plus sceptiques n’a pu être fournie. Le loup de Gedinne a bel et bien été formellement identifié comme un loup sauvage par des spécialistes du Réseau Loup France sur base de cinq ou six courtes séquences vidéo qui leur ont été présentées : mais en termes strictement scientifiques, seule une analyse de l’ADN (effectuée sur des poils, de la salive ou des excréments de l’animal, par exemple) aurait pu prouver sans équivoque qu’il s’agit bel et bien d’un pur loup (et non d’un hybride avec un chien) et d’un loup 100 % wild (et non d’un individu échappé ou relâché d’un enclos), et identifier à quelle lignée génétique l’individu appartient (la lignée polonaise, ce qui prouverait qu’il était venu de l’est, ou la lignée italienne, ce qui prouverait qu’il était venu du sud).

Inversement, rien ne prouve que le loup de Gedinne soit réellement le premier individu de son espèce à errer dans nos régions : les observations de ce loup en Ardenne namuroise, d’un autre loup dans la Province de Gelderland (Pays-Bas) et d’un autre individu encore dans la région de la Veluwe (également aux Pays-Bas) en l’espace de moins de deux mois seulement, peuvent inciter à conclure qu’un certain nombre de loups subadultes, en phase erratique de recherche de territoire, circulent d’ores et déjà en franchissant régulièrement les frontières de nos petits pays (n’oublions pas qu’un loup peut parcourir 40 à 50 kilomètres en une seule nuit !)..

Le loup pourra-t-il, à terme, s’installer durablement dans nos régions ? J’en ai l’intime conviction… Bien plus adaptable et tolérant encore que le lynx (qui ne cesse pourtant de surprendre les spécialistes par ses nouvelles facultés à côtoyer les humains), le loup trouvera, selon moi, de quoi satisfaire ses exigences écologiques dans les coins les plus « sauvages » de notre pays, tout comme il est en train de le faire dans d’autres régions dominées par l’homme ailleurs en Europe. Il ne s’associera pas en grandes meutes comme ses frères d’Alaska ou de Sibérie, mènera une discrète vie de solitaire ou de couple, en se satisfaisant de niches de petites dimensions et de proies généralement modestes ; il compensera probablement l’étroitesse des étendues disponibles dans notre pays par des déplacements fréquents d’un côté à l’autre des frontières régionales ou nationales tracées par les hommes. Le fait que le retour du loup en Ardenne se soit signalé par la prédation sur quelques moutons n’est bien sûr pas de nature à rehausser l’image de marque de l’espèce chez ceux qui, déjà, ne voient pas sa réapparition d’un œil accueillant, amusé ou rassuré : mais le loup saura comment s’y prendre pour se créer plus d’amis que d’ennemis chez les hommes de nos régions !

Wait and see : le loup n’a sans doute pas fini de nous surprendre…

Quand les Flamands découvrent le loup en Wallonie !

Que la primeur de la découverte d’un loup en Wallonie revienne… à une équipe de télévision néerlandophone a de quoi surprendre, ou peut-être irriter certains à l’esprit maladivement régionaliste !
C’est au mois de mai 2011 que je fus contacté pour la première fois par le réalisateur de la série Dieren in Nesten (VRT). Son rêve frisait l’utopie : prouver la présence du lynx dans notre pays dans le cadre d’une émission baptisée Operatie Lynx ! Après avoir pu ramener à une dimension plus réaliste ses ambitieux projets de départ, je tombai d’accord avec Koen sur une stratégie d’action (un protocole, diraient les scientifiques) qui devait nous donner les meilleures chances d’arriver au but espéré. Mais au lieu du félin aux oreilles coiffées d’élégants plumets noirs, c’est le canidé aux oreilles en pointe dont la présence fut documentée !

La stratégie reposait sur deux principes fondamentaux : se tenir informé le plus étroitement possible de toute actualité en rapport direct avec la présence possible d’un grand carnivore, et intervenir dans les meilleurs délais pour mettre en place, sur les lieux, les appareils de prises de vues permettant de confirmer – ou non - les faits : le résultat ne se fit pas attendre plus de trois mois ! Contrairement à la situation qui prévaut entre autres en Allemagne, en France, en Suisse ou aux Pays-Bas, il ne se trouve dans notre pays aucune structure (officielle ou associative) chargée de collecter les informations relatives à la présence suspectée de grands carnivores, et pouvant être contactée par le public (forestier, bûcheron, chasseur, agriculteur ou simple promeneur) à cet effet. C’est plus ou moins ce rôle qu’a joué pendant plusieurs mois l’équipe de la VRT…

Aussi longtemps que la centralisation d’informations relatives au loup ou au lynx et la vérification systématique de celles-ci ne pourra être menée que de manière « artisanale » et assez aléatoire par quelques passionnés indépendants (dont je fais partie), de nombreux kilomètres seront probablement parcourus en toute intimité dans notre pays par un ou l’autre lynx, un ou l’autre loup, avant que ne soit levé pour de bon le voile du mystère et du doute…

Bernard De WETTER

Lire aussi, de Bernard De Wetter : "Belgique : le retour annoncé du Lynx"

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