Il pleut, sortons le parapluie de berger !

L’arrêt de « Transhumances en Biros », ou le retour de l’ours émissaire, ou la redéfinition du concept d’espèce parapluie, c’est selon...

le retour de l’ours émissaire - La redéfinition du concept d’espèce parapluie

par Marc Laffont

Dans un article publié le 01/06/2011, La Dépêche du Midi, quotidien régional mondialement connu en Midi-Pyrénées et secteurs limitrophes, écrivait ceci : « D'année en année, « Transhumance en Biros » a acquis ses lettres de noblesse avec un succès toujours grandissant ; la formule plaît, elle ne change pas. » Mais patatras, un gros semestre plus tard, le 03/01/2012, nouvel article, catastrophiste cette fois : « aujourd'hui l'association des transhumances jette l'éponge. ». « les éleveurs de la vallée du Biros sont lassés. » Réaction...

Grandeur et transhumance en Biros

La raison de cet arrêt n’a probablement rien de paranormal : C’est la crise pour tout le monde, et il y a des manifestations, mêmes sympathiques, qui doivent être suspendues, peut être momentanément.
D’ailleurs les Pastorâleries, manifestation sympathique par excellence, ne se sont pas déroulées en 2011, en dépit d’un contexte qui serait favorable à l’élevage.

François Toulis, président de la chambre d'agriculture de l'Ariège, intervenait le 07/01/2012, toujours dans La Dépêche : « les cours ovins et bovins ont été meilleurs en 2011 qu'en 2009 et 2010… », dixit le journaliste.

Oui mais il y a quelqu’un qui a le dos plus large que la récession, évidemment, c’est... l’ours. C’est l’ours émissaire, responsable de moins de un pourcent des prédations, les seules à être systématiquement indemnisées, qui, à lui seul, a descendu le moral des éleveurs au niveau de leurs chaussettes. Et en seulement 6 mois, vu qu’en juin, le moral était au plus haut grâce à un « succès toujours grandissant ». Chapeau bas l’artiste.

Ours émissaire, espèce parapluie, ou golden parachute ?

Certains ont du mal à se faire concrètement une idée du concept « d’espèce parapluie » (source), d’un point de vue écologique. La remise en cause des us et coutumes serait trop importante. Par contre, d’un point de vue économique et auprès des mêmes, le succès va crescendo :

  • Un troupeau qui déroche sans raison déterminée ? Pas de problème, l’ours parapluie-parachute fera l’affaire;
  • Une manifestation qu’on ne pourra pas assurée en 2012 ? Là aussi l’ours parapluie est fait pour vous. C'est vrai que les éleveurs sont experts en parapluies de berger.

Je propose donc, à titre préventif, quelques pistes aux récupérateurs en tous genres :

  • Une bureau de poste qui ferme ? C’est la faute à l’ours. Il effraie les postiers, qui refusent désormais de s’aventurer en milieu devenu hostile par ensauvagement.
  • Une classe de primaire qui ferme ? Rien de plus normal, avec ces proliférations de plantigrades qui terrorisent enfants et enseignants.

Le filon est quasi-inépuisable. Succès journalistique garanti si obstination indéfectible. Mais l’important n’est pas là. L’article est surtout remarquable par d’autres aspects (si, si…).

Qualités et défauts d’un article basé sur la récupération de l’anti-ursisme

L’article a beau être (grossièrement) à charge contre l’ours, il n’a suscité que 7 commentaires sur Internet, ce qui est plutôt en dessous de ce qu’on observe généralement sur ce sujet. Chose encore plus remarquable : la totalité de ces commentaires, que l’on peut considérer comme clos une semaine après la parution du dit article, sont critiques, sarcastiques, voire carrément ironiques, à l’encontre de ce qui est pourtant minutieusement exposé.

La totalité des lecteurs de La Dépêche seraient t-ils devenus d’horribles pro-ours ? Certainement pas, rassurez-vous : le soutien à l’ours doit toujours fluctuer, au gré des évènements et de la propagande à son encontre, entre 65 et 85 % des Midi-Pyrénéens.

Et La Dépêche peut compter sur un bataillon de lecteurs traditionnellement prompts à casser de l’ours.
Le spectre est large à défaut d’être dense : il va du braconnier septuagénaire, qui résout tous les problèmes à coup de fusil, au bambidolâtre, qui estime que seuls les animaux herbivores doivent être protégés. Et quelques personnages savoureux dans l’intervalle. Mais là rien.

Pourtant, le rédacteur de l’article s’était donné les moyens. Rien ne manque :

1 - L’instrumentalisation de l’ours émissaire : « Les attaques d'ours concentrées en Couserans leur font abandonner la fête des transhumances… »
2 - La dramatisation par emploi du conditionnel : « À terme les troupeaux pourraient bien rester dans les fonds de la vallée. ». Diantre. Il ne manque que la musique des « Dents de la mer ».
3 - Le recours à l’opposition simpliste entre ruraux (qui comprennent les éleveurs qui comprennent tout de la montagne) et citadins (qui ne comprennent rien à rien et « pérorent sur des sujets qu'ils ne connaissent pas ») : « C'était l'occasion pour des gens de la ville de rencontrer des éleveurs, d'échanger en faisant la fête avec eux. Il est vraisemblable que bien des préjugés sont passés à la trappe lors de ces rencontres… ».

Tout le monde aura bien compris que ces échanges ne se font que dans un seul sens : D’un côté des citadins, pro-ours par crasse ignorance, et de l’autre des éleveurs qui s’acharnent à maintenir ce que ni Dieu ni Dame Nature n’avaient eu l’intelligence de réaliser : donner enfin vie aux initialement inertes et plâtes Pyrénées, en y lâchant des brebis.

4 - Et évidemment, une guest-star anti-ours, abonnée des interviews, dont le rédacteur parvient pourtant à estropier le nom, « Michel Destremé », président de l'Association de la transhumance en Biros, himself. Notons que l’abonnement est à fréquence modulée : trimestriel pendant la mauvaise saison, mais bi-mensuel pendant la saison d’estives, contrat renouvelable annuellement, par tacite reconduction.

Et là, en plus de l’ours, tout y passe : de l’enfoiré de gypaète qui « limite les initiatives à La Plagne » grâce à la LPO (autres enfoirés notoires protégeant le vautour fauve), jusqu’aux larmes de crocodiles sur le funeste avenir du grand tétras « qui perdra ses places de chant et un biotope plus favorable ». Car chacun le sait bien, le grand coq n’habitait pas les Pyrénées avant l’arrivée du mouton.

5 - L’emploi du futur à caractère cataclysmique conditionnel. C’est bien, pour théâtraliser un peu :
« certains emploieront le feu pour « nettoyer » les estives ». « La biodiversité y perd grandement ». Fichtre. Il ne manque que la musique de « L’Exorciste », disponible en version remastérisée depuis 2003.

Cet usage de l’écobuage serait un sacré changement, car là aussi, chacun le sait bien, il n’est absolument pas pratiqué jusqu’à présent dans les Pyrénées.

Ce n’est pas comme si un article de La Dépêche du Midi du 25/08/2011 relatait que « des contrats comme l'écobuage permettent l'entretien de la montagne, la biodiversité... ». Propos tenus par un certain Michel Estrémé. Un homonyme, probablement.

Non, vraiment tout ceci est de l’incontestable belle ouvrage, malheureusement insuffisamment primée :
7 malheureux commentaires, tous favorables à la cohabitation ours/pastoralisme authentique.

C’est que le rédacteur de l’article a commis une erreur, qui, au regard de la déontologie du journal, relève quasiment de la faute professionnelle : le mot ours n’apparaît pas dans le titre. Or on n’attrape pas les mouches avec du vinaigre.

Le quarteron d’anti-ours cité plus haut, fondamentalement, il n’en a pas grand chose à faire, des transhumances en Biros. Ou ailleurs. On peut même deviner que, si l’image d’Epinal n’associait pas la protection de l’ours majoritairement à des citadins, à des doryphores, ils n’en auraient pas grand chose à faire de l’ours non plus.

Le résultat, c’est que pour être attiré par cet article qui laisse penser que la transhumance va s’arrêter en Biros (ce qui est déjà du racolage, vu que ce sont seulement les festivités qui seront supprimées pour 2012), il faut s’intéresser un minimum à ce sujet.

Et là, ô stupeur, on retrouve dans les réactions à l’article, les commentaires de lecteurs favorables à la cohabitation Homme/Grands prédateurs. Des individus, dont on ne sait s’ils sont ruraux ou urbains, distinction stupide teintée de xénophobie latente, qui ne se réjouissent pas spécialement de voir disparaître le principe de cette manifestation. Festivités qui, comme d’autres, auraient tout de la fête populaire, si elles n’étaient récupérées comme tribune anti-ours, et plus largement, comme vecteur de propagation de la rhétorique anti-environnementale.

Pour conclure

L’écrasante majorité des défenseurs de l’ours dans les Pyrénées souhaitent le voir coexister avec un pastoralisme de qualité. Voie qui n’est malheureusement pas celle choisie par les quelques hérauts de la profession ayant leurs entrées auprès des médias. En effet, aujourd’hui, « on » œuvre à faire fortement subventionner des brebis, qui vont être laissées pour les trois quart en totale divagation, plutôt que de financer des emplois de bergers.

Heureusement, dans les pas de l’ours et grâce à lui, reviennent le patou et le berger, qui sont, eux, l’âme d’un pastoralisme respectable. Sans ours, peu ou pas de bergers, et donc pas de gestion raisonnée des estives.

Un territoire rural n’est plus systématiquement voué au déclin, dès lors qu’il parvient à développer autre chose en plus de l’agriculture. L’avenir appartient aux territoires ruraux et montagnards qui sauront judicieusement utiliser les ressources naturelles dont ils disposent encore, mais dont la préservation n’est pas assurée à ce jour.

Vive l’ours, qui participera à dynamiser la montagne pyrénéenne, et grâce à qui le berger peut encore avoir un avenir ! Et vive la Dépêche du Midi, pour la perspicacité visionnaire de ses articles sur l’ours.

Lire aussi

Lire les autres notes sur Michel Estrémé et Véronique Estrémé.

Commentaires