L’opposition politico-agricole à l’ours et le syndicat AOC Barèges-Gavarnie

Extraits de la thèse de Farid Benhammou pour obtenir le grade de Docteur de l'Ecole Nationale du Génie Rural, des Eaux et Forêt de Paris. "Crier au loup pour avoir la peau de l'ours. Une géopolitique locale de l'environnement à travers la gestion et la conservation des grands prédateurs en France". (Le texte reproduit est celui des pages 280 à 289. La thèse fait 639 pages, plus les annexes.

3.3. L’opposition politico-agricole à l’ours et le syndicat AOC Barèges

3.3.1. Les positions des structures agricoles départementales

Les Hautes-Pyrénées ont été concernées par les prédations des ours dès 1997. La contestation, disparate, a concerné alors le Louron et la vallée d’Aure, zones qui se sont rattachées à la mobilisation haute-garonnaise comme nous l’avons déjà évoqué.

Ce qui nous intéresse ici particulièrement, ce sont les protestations les plus fortes qui se sont déclarées en Pays Toy, petite région isolée de Bigorre, comprenant la vallée de Barège, le secteur de Luz-Saint-Sauveur et la circonscription d’Argelès-Gazost (cartes 19 et 20). Comme au plan national, les Hautes-Pyrénées connaissent des poussées de fièvre. Ainsi, c’est particulièrement en 2000-2001 puis du printemps 2003 à l’été 2004 que les mobilisations ont été les plus fortes dans cette zone, pour des raisons différentes qui seront analysées.

Les élus locaux ont probablement tenté davantage de récupérer cette mobilisation que les organisations agricoles départementales dont les positions ont été variables. Là encore, les imbrications sont fortes entre le petit monde politique local et les éleveurs qui comptent un certain nombre d’élus. Certes, il y eu la posture classique de rejet inconditionnel. Bernard Moules, le responsable de la commission montagne de la Chambre d’agriculture, a une position classique : « La cohabitation avec l’ours n’est pas possible car il compromet l’avenir du pastoralisme » (La Dépêche du Midi, 21 avril 2001). Notons pour mémoire qu’il s’agit là d’un céréalier de la plaine qui est devenu un des principaux porte-parole des éleveurs de montagne sur le dossier dans les Hautes-Pyrénées (Note 230: Selon la MSA, organisme de sécurité sociale et de mutuelle santé des professions agricoles, il n'est plus agriculteur depuis 1987 puisqu'il ne paie plus ses cotisations).

Le représentant FDSEA local lui vient en renfort lors des prises de parole publiques. La Chambre d’agriculture a apporté également un soutien technique et logistique au syndicat porteur du projet d’AOC qui s’est par la suite avéré une des principales structures hostiles à l’ours.

Cependant, le président de la Chambre d’agriculture, Jean-Louis Cazaubon qui s’est toujours intéressé tant à l’ours qu’à l’AOC, adopte plutôt une position de retrait. Maire de sa commune, Poueyferré, président de la Chambre régionale d’agriculture de Midi-Pyrénées, il siège à l’APCA, Assemblée permanente des chambres d’agriculture, dont le siège est à Paris. Il est certes réticent à la présence d’ours « slovène » dans les Pyrénées mais n’est pas insensible à l’espèce emblématique et a une estime personnelle pour le travail de J.-J. Camarra (Cazaubon, com. pers.). Il est même sceptique sur l’intensité des mobilisations liées à l’ours, tant des opposants que des protecteurs. Dans ses prises de paroles, bien que gros éleveur de bovins et de porcs en stabulation en plaine, il insiste fortement sur le drame de la disparition de l’élevage de montagne, sa place dans la préservation de l’environnement et des paysages indispensable à l’activité touristique (ibid.).

3.3.2. Un foyer d’opposition radicale : Pays Toy et vallées des Gaves

Dans ce département, la contestation contre la présence de l’ours est territorialement très circonscrite puisqu’elle a surtout été virulente dans le secteur d’Argelès-Gazost et le Pays Toy (Luz-Barèges). Le pastoralisme y est en crise-mutation depuis plusieurs décennies.

Le nombre d’exploitants ne cesse de diminuer depuis les années 1970, mais le cheptel lui ne diminue pas. Ainsi, cela entraîne une augmentation de la taille moyenne des troupeaux (DDAF 65, 2003). Cependant, il s’agit toujours d’une zone de petits troupeaux. En Pays Toy, zone qui a connu ses premières prédations en 2000, 3.000 brebis se répartissent entre près de 150 éleveurs. Si la plupart des troupeaux ovins comptent moins de 80 têtes en moyenne, on rencontre quelques troupeaux de plus de 200-300 bêtes et beaucoup de propriétaires possèdent à peine une vingtaine de brebis (ibid. ; DDAF 65, com. pers.).

Quant aux troupeaux bovins, ils comptent en moyenne une vingtaine de têtes (ibid.). En principe les 1.800 éleveurs des Hautes-Pyrénées peuvent bénéficier des indemnisations au titre de l’ours.
Une centaine d’exploitants sont réellement exposés et moins d’une quinzaine ont subi une attaque en 2004 (DDAF, com. pers.). Depuis, la zone concernée s’est légèrement étendue, alors que les plaintes médiatisées ont explosé. « Le pire, constate un technicien pastoral de la DDAF, c’est que ceux qui crient le plus fort ne sont même pas touchés par les attaques » (ibid.).

Les troupeaux étant de petite taille, le gardiennage par berger est difficile à organiser, car même regroupés, les troupeaux ont du mal à procurer un revenu à un salarié. Ce qui est possible avec des troupeaux de plusieurs centaines de bêtes, l’est moins avec des troupeaux de 80 brebis. Comme cette activité n’est pas rentable, la plupart des éleveurs sont polyactifs, beaucoup ont un gîte, sont moniteurs, guides, artisans ou commerçants (de Bellefon, com. pers.), et depuis plusieurs années « les Toys comptent plus sur le tourisme que sur leur production de viande ou de lait » (Allaux, 1994). Ces activités parallèles ne facilitent pas non plus le gardiennage. Néanmoins, ce petit pays est la zone où une Appellation d’origine contrôlée, chose peu commune pour la viande, est en train de se constituer. La contestation de l’ours a tout simplement utilisé la structure créée pour promouvoir cette AOC « Barèges-Gavarnie ».

Marie-Lise Broueilh

La présidente du syndicat ovin Barèges-Gavarnie, Marie-Lise Broueilh, est devenue un des principaux leaders de l’opposition à l’ours. Cette femme d’une cinquantaine d’années a un parcours intéressant. Originaire de Castres dans le Tarn, elle n’est pas issue du monde rural agricole où elle est entrée par le biais de sa formation universitaire, spécialisée en sociologie rurale. Son étude puis sa thèse portaient sur le choix du conjoint et la transmission du patrimoine en Pays Toy. Elle a tellement fait corps avec son sujet, qu’au cours de son étude, elle s’est mariée avec un des éleveurs du pays. Après des expériences dans le domaine associatif socioculturel à Toulouse, elle a décidé de s’installer à plein temps sur l’exploitation avec son conjoint au début des années 1990. En 1994, elle devient chef de l’exploitation et se lance dans la constitution du syndicat Barèges-Gavarnie afin de promouvoir l’AOC. De par son bagage professionnel, intellectuel et ses relations à la Chambre d’agriculture, les éleveurs locaux jugent qu’elle est la plus apte à mener cette mission. Profondément attachée à l’élevage, elle se consacre à plusieurs activités associatives et militantes. L’arrivée de l’ours lui procure de nouveaux engagements.

En mai 2000, dès les premières attaques d’ours dans le secteur (Note 231 : Elles sont vraisemblablement imputables à Néré, à l'époque jeune ours issu de la réintroduction. Il a traversé les Hautes-Pyrénées pour s'installer finalement en Haut-Béarn), elle monte au créneau et affirme fortement l’incompatibilité de cette présence avec leur pastoralisme « traditionnel » qui s’inscrit dans une démarche de qualité. L’ours nuirait à cette activité car il rend difficile le pacage libre qui ferait la spécificité de ces bêtes à viande : « Je ne suis pas d’accord avec le rétablissement d’une population viable d’ours. J’ai pas envie d’avoir des ours chez moi, je suis très claire » (Broueilh, com. pers.). Elle prétend qu’il n’y avait plus d’ours en Barèges depuis 150 ans : « On n’a pas de mémoire d’ours, même s’il y a eu quelques passages » (ibid.). Dans des déclarations ultérieures en 2003, c’est davantage : « ça fait deux cents ans que nos ancêtres les ont chassé d'ici, il n'y a pas de place dans la montagne pour les ours et nous » (Broueilh in La Dépêche du Midi, 23 avril 2003).

Cependant, selon J.-J. Camarra, la présence d’ours est attestée dans ce secteur avant la Seconde guerre mondiale, avec une présence occasionnelle dans les années 1950-60. La mémoire du prédateur se perd rapidement et les pratiques pastorales avec, même si les bouleversements socioculturels ont aussi accompagné ces changements agricoles. La présence des ours réintroduits est alors jugée inadmissible, «nous vivons au creux de la montagne, donc l’ours ou un prédateur quelconque, on va les supporter du 1er janvier au 31 décembre» (Broueilh, com. pers.). Pour M.-L. Broueilh, toutes les administrations sont à la solde du ministère de l’Environnement qui voudrait tout régir à leur place, pour des fantasmes d’urbains : « On a une autre conception du développement de nos Pyrénées, de nos vallées pyrénéennes et on n’a pas envie de se laisser déposséder de notre pouvoir de décision sur notre territoire ». Un ingénieur de la DDAF la décrit comme « la plus énervée de tous. Elle a fait toute sa popularité en s’opposant à l’ours et cherche à faire la publicité de son AOC » (Ingénieur DDAF 65, com. pers.).

Il est vrai, comme nous l’avons vu, que l’ours est un argument marketing efficace. Associer l’AOC Barèges-Gavarnie à une lutte contre l’ours peut être un moyen de marquer les esprits au moment où le projet rencontre quelques difficultés. Au début des années 2000, la procédure d’AOC est alors presque à son terme mais un dernier problème de taille en ralentit la concrétisation. En effet, l’abattoir nécessaire à l’AOC est obsolète et en cours de fermeture. Le syndicat a besoin de faire encore de nombreuses démarches pour obtenir les financements pour un nouvel abattoir aux normes. La contestation de l’ours permet de maintenir une pression et une certaine attention des pouvoirs publics.

Dans ce contexte, les éleveurs de ce secteur des Hautes-Pyrénées tentent de fédérer d’autres acteurs tels que chasseurs, forestiers et professionnels du tourisme dans une association. L’Association pour la sauvegarde du patrimoine pyrénéen, ASPP est créée et choisit M.-L. Broueilh comme présidente. Les articles de presse se sont multipliés. Dès qu’il était question de l’ours dans les Hautes-Pyrénées, de mai 2000 à juillet 2001, la plupart des articles de La Dépêche et la totalité de la Nouvelle République des Pyrénées parlaient de M.-L. Broueilh. Lors de la seconde vague d’opposition en 2003-2004, elle est moins présente au profit de certains éleveurs et de B. Moules de la Chambre d’agriculture.

Comme dans tout conflit de nature géopolitique, s’entremêlent ici des enjeux politiques, territoriaux et médiatiques. L’ours et les aides des administrations de l’environnement qui lui sont liées sont alors présentés comme une invasion territoriale. Dans ce cadre, dès 2000, afin de jouer sur les représentations, le syndicat ovin a affirmé que les éleveurs ne prendraient pas l’« argent sale » de la DIREN. Ils disent vouloir mutualiser les indemnisations et créer des caisses de soutien en se fondant sur la solidarité agricole. Ce n’est qu’une façade car tous les éleveurs ont finalement accepté les indemnisations et le système n’a pas vu le jour (DDAF 65, com. pers.).

Un des effets d’annonce les plus forts a lieu en décembre 2003 quand l’association des éleveurs décide de reverser les indemnisations des dégâts d’ours de l’année, près de 1.500 euros, au profit du Téléthon. Après s’être assurés d’avoir bien été pris en photo par les journalistes, les éleveurs présents affirment : « Tout cet argent serait tellement mieux employé pour la recherche de toutes ces maladies » (La Dépêche du Midi, 5 décembre 2003).

Toujours dans le but de ne pas cautionner l’ours, ces éleveurs affirment ne pas accepter les mesures d’accompagnement (Note 232 : Elles consistent, entre autre, au placement de chiens de protection et au versement d'aides financières pour salarier un berger) mises en place par la DIREN et gérées en partie par la DDAF des Hautes-Pyrénées. Néanmoins, beaucoup d’éleveurs les acceptent dans le département soit pour d’évidentes raisons économiques, soit parce qu’ils sont indifférents, voire favorables à la présence de l’ours. Mais de fortes pressions existent localement pour faire refuser ces aides à l’élevage.

L’ours met véritablement la lumière sur les usages de territoires notamment pastoraux dans ces petits pays des Hautes-Pyrénées. Afin d’asseoir leur argumentaire, les opposants à l’ours au sein de l’ASPP ont édicté un document censé formaliser la « tradition ». Cette brochure, tout bonnement intitulée Le Pastoralisme, a été distribuée au Comité départemental du Pastoralisme à la préfecture de Tarbes en décembre 2001. La thèse défendue est que « depuis des temps immémoriaux », la richesse du pastoralisme réside dans la divagation du bétail domestique (Broueilh, 2001). Le séjour des animaux en liberté sur les estives est présenté comme quelque chose qui a toujours permis aux éleveurs « de consacrer la totalité de leur temps de travail à la récolte des fourrages sur les prairies de fauche » (ibid. : 2). Il n’est pas question d’un élevage où le contrôle d’un gardien sévit, « au contraire, tous les bergers, qui sont les propriétaires des troupeaux, consacrent généralement une journée par semaine au rassemblement des animaux… sur le plan historique, il n’y a jamais eu de gardiennage permanent sur les estives » (ibid. : 3).

Les techniciens de la DDAF et les représentants agricoles de la Confédération paysanne sont abasourdis par les simplismes de ce document. C’est tout leur travail de revalorisation du métier de berger en tant que gardien et guide du troupeau qui est nié. La confusion entre berger et éleveur est ici totale. De plus, affirmer l’absence depuis toujours de tout gardiennage est aussi une contre-vérité historique même en Pays Toy où il ne s’est mis à disparaître que dans les années 1960.

Comme dans la plupart des zones de montagne, une polyculture paysanne y subsistait en se fondant sur la main d’oeuvre familiale nombreuse qui se répartissait différentes tâches (récolte, affouage, garde…). Cette brochure qui insiste sur « l’écologie du troupeau vagabond » reprend les poncifs sur la brebis indispensable à la biodiversité et créant « un espace entretenu, vivant, hospitalier, où l’on se sent à la fois en liberté et en sécurité […]. Pendant leur séjour en estive, les animaux domestiques, et eux seuls, entretiennent l'espace pastoral. » (ibid.).

Nous renvoyons à notre article paru dans le Courrier de l'environnement de l'INRA pour la critique de ces propos caricaturaux (Benhammou, 2003a). L'objectif est d'opposer une biodiversité domestique, et donc meilleure, à une biodiversité sauvage, mauvaise, dont l’ours est l’emblème. Avec la justification par une « tradition recréée » de l’absence de gardiennage, tout est fait pour présenter le pastoralisme en question comme incompatible avec l’ours.

Les opposants à l'ours qui sont également les promoteurs de l'AOC viande ovine "Barèges-Gavarnie" ont alors tenté de montrer que l'ours mettait en péril leur démarche puisque le gardiennage ne faisait pas partie des « traditions ». Cette AOC vise à la promotion d’une viande de mouton de qualité provenant de bêtes élevées en montagne selon un système de production typique. Rien dans le décret fondateur et les textes ne semble pourtant s'opposer à des pratiques de gardiennage. À ce titre, la DDAF des Hautes-Pyrénées a proposé à la présidente du syndicat ovin de faire une étude comparative. Certaines bêtes de l'AOC seraient étudiées dans un cadre d'élevage divagant et d’autres selon le système de gardiennage proposé et encouragé. Une ébauche de protocole avait été établi par un ingénieur de la DDAF en songeant à des partenariats avec l'INRA et l'Université de Toulouse : « Marie-Lise Broueilh a semblé comme mise au pied du mur. On leur donnait l'occasion de prouver ce qu’ils disaient, à savoir que le gardiennage nuit à la qualité de la viande. Elle n'a pas donné suite. Nous, nous avons l'hypothèse inverse et plusieurs expériences le montrent.

Laisser la brebis divaguer ou la conduire à bâton planté n'a probablement aucune incidence sur la qualité de la viande. En revanche, l'effet en termes de pâturage sur la montagne, il est tout autre, et c'est ça qui nous intéresse » (Fily, com. pers.).

En 2001, la mobilisation anti-ours continue encore quelque temps sur sa lancée jusqu’au printemps bien que la prédation chute pour être quasiment nulle. L’ours Néré, qui a vraisemblablement causé les dégâts en Pays Toy, semble s’être installé en Pyrénées-Atlantiques. Pyros qui rôde entre le Louron, le Luchonnais et l’Espagne fait peu parler de lui.

C’est pendant cette période de relative accalmie, de 2001 au printemps 2003, que se met en place formellement l’AOC Barèges-Gavarnie. Le 19 décembre 2002, le décret de création de l’AOC est publié et la question de l’abattoir est réglée. Selon le président de la Chambre d’agriculture qui a soutenu la démarche, celle-ci est risquée car la zone éligible au label est trop restreinte. Ils risqueraient de sous-utiliser les installations et de ne pouvoir atteindre une taille critique viable (Cazaubon, com. pers.).

Au printemps 2003, au moment où les premières carcasses sont tamponnées pour être commercialisées, des attaques d’ours sur troupeau agitent à nouveau la scène locale. Au début, dans la mesure où la situation est calme depuis assez longtemps, il n’y pas d’alarme particulière. Puis la presse quotidienne régionale se met à couvrir au plus près les événements, suit les moindres faits liés à l’ours et contribue à l’atmosphère de psychose. Dès le 5 avril 2003, la Nouvelle République des Pyrénées titre « Un ours tue une brebis à Vizos ». Il y est question de « lieu du crime », de « prédateur qui a emmené la carcasse » et de « climat d’angoisse ». Dès lors, et jusqu’en juin, la presse fait la comptabilité, une à une, des brebis attaquées par l’ours pour arriver à un total d’une vingtaine au début de l’été 2003. Ces attaques ont lieu encore dans la vallée de Luz puis se concentre dans le Hautacam. La localisation des attaques à proximité des habitations est le nouveau thème récurrent des articles, puisque les élus insistent sur la question de sécurité publique, outre l’incompatibilité avec le pastoralisme.

La Dépêche du Midi titre « l’ours pourrait encore s’approcher des habitations » (8 avril 2003) pour arriver jusqu’à « l’ours est entré dans une bergerie » (6 mai 2003). Ainsi, l’animal semble faire de plus en plus fi de la frontière entre espace sauvage et espace domestique, ce qui est jugé intolérable par un certain nombre d’habitants et qui peut s’avérer inquiétant. Cependant, il faut avoir à l’esprit comme nous le rappelait J.-J. Camarra et Christian Arthur (Note 233 : Directeur scientifique du Parc national des Pyrénées) qu’il y a toujours eu des attaques d’ours à proximité des habitations (com. pers.).(NDLB : La monographie de la Vallée de Barèges de Jean-Pierre Rondou en relate également).

L’automne et le printemps sont les saisons pendant lesquelles les troupeaux sont plus près des exploitations, en fond de vallée, qui est aussi la zone utilisée par le plantigrade à ces périodes. Ces attaques proches des lieux de vie humaine sont rares ; cet ours baptisé « Luz » en commet plusieurs. Les éleveurs se font alors activement relayer par la presse, les élus et les syndicats. Ces derniers crient alors aux méfaits de l’ours slovène étranger particulièrement carnassier.

Mais très vite, les indices génétiques montrent qu’il s’agit bel et bien d’un ours pyrénéen. Les techniciens du Réseau ours, diligentés dans le secteur, surprennent l’animal qui semble malade et met du temps à fuir. Ils font ensuite l’hypothèse d’un jeune ours qui aurait été chassé du Béarn par les grands mâles, Papillon ou Néré. En fait, certains facteurs déterminants expliquent aussi une prédation de cette nature. Comme nous l’avons vu précédemment, ces territoires des vallées des Gaves ont un pastoralisme qui prend la forme de petites unités où le gardiennage n’est plus de mise. Le prédateur n’a donc aucune contrainte pour accéder à des brebis.

De surcroît, les évolutions socio-agricoles ont conduit à une modification des terroirs et des paysages. Des zones anciennement fauchées et pâturées sont aujourd’hui recouvertes de forêts et de broussailles. Dans les niveaux intermédiaires subsistent des installations appelées granges foraines qui sont parfois encore utilisées notamment pour parquer les brebis. Ces bâtiments émergent à peine des clairières qui ont eu tendance à se refermer. L’intrusion de l’ours dans ce territoire va personnifier cette nature conquérante. Le monde politique local, sensible au discours lié à cette évolution, s’investit alors particulièrement contre cet ours qui est de trop.

3.3.3. Le poids des acteurs politiques locaux

Plusieurs phénomènes politiques et territoriaux expliquent la nature et l’ampleur de la mobilisation de cette partie des Hautes-Pyrénées. Un certain nombre d’éleveurs possèdent des postes politiques et syndicaux clés :

  • ils siègent à la Chambre d'agriculture,
  • à la vice présidence du Parc national des Pyrénées
  • ou bien sont maires,
  • conseillers généraux
  • ou proches de conseillers généraux influents.

Par leur accès aux pouvoirs publics locaux et aux élus influents du secteur, le message des éleveurs est particulièrement bien relayé. Il est intéressant de voir que les éleveurs n’en sont pas forcément conscients et qu’ils n’en portent pas pour autant les élus dans leur coeur. Ces derniers semblent agir soit par une forte pression qu’ils ressentent, soit par opportunisme politique, ces deux facteurs pouvant s’entremêler. La députée radicale de gauche Chantal Robin-Rodrigo, le maire socialiste de Luz-Saint-Sauveur Claude Massoure, également conseiller général, et le maire d’Argelès Robert Coll, sont les personnalités qui se mettent le plus en avant. Chaque élu intervient alors à son niveau de compétence.

Chantal Robin Rodrigo

La députée Chantal Robin-Rodrigo tente de prendre la tête de la contestation politique et multiplie les déclarations à la presse : « Ici, nous voulons bien être le pays de l’âne, mais pas le pays de l’ours. Si l’on veut des ours, alors qu’on les mette dans un parc, et que ceux qui veulent de leur ours en peluche le gardent chez eux ! » (La Dépêche du Midi, 6 mai 2003).

Elle participe à toutes les manifestations d’éleveurs. Le 27 mai 2003, elle conduit une délégation d’éleveurs et d’élus locaux à une audience qu’elle a réussi à obtenir de la ministre de l’Ecologie R. Bachelot. Après cette entrevue, le ministère de l’Ecologie annonce la décision de capture de l’ours avec pose d’une balise afin de le radio-pister. De plus, Roselyne Bachelot annonce que le programme de réintroduction est arrêté. Ce n’est qu’une demivictoire pour la députée et la délégation qui désirent le retrait définitif de l’animal et surtout une efficacité dans la mise en oeuvre de la capture. Malgré cette volonté affichée, la députée a adopté des postures très différentes par le passé.

En 2000, lors de l’amendement Bonrepaux demandant le retrait des ours issus de la réintroduction, Chantal Robin-Rodrigo est sollicitée par les associations de protection de la nature des Hautes-Pyrénées. Par un courrier envoyé au militant environnementaliste Michel Geoffre (Note 234 : M. Geoffre est membre de l'Union Midi-Pyrénées pour la Nature et l'Environnement (UMINATE) et du Conseil international associatif pour la protection de Pyrénées (CIAPP). Courrier fourni par le destinataire et daté du vendredi 23 juin 2000), elle le remercie d’avoir attiré son attention sur cet amendement. Elle l’informe qu’elle s’y est opposée et a soutenu l’amendement de remplacement présenté par la ministre D. Voynet qui affirme la non-remise en cause du programme de réintroduction. La députée conclut : « Je me réjouis donc que l’amendement présenté par Monsieur Bonrepaux soit annulé, et vous prie de trouver ci-joint copie de l’amendement présenté par le gouvernement ». Le fait qu’elle ait changé de circonscription à partir des législatives 2002, la faisant passer d’une zone plus urbaine à une zone plus rurale, n’est probablement pas étranger à ce revirement stratégique (carte 20). Le passage à un gouvernement de droite y est peut-être aussi pour quelque chose mais, en matière de position relative aux grands prédateurs, les clivages gauche-droite sont loin d’être les plus pertinents.

C. Massoure, le maire de Luz et conseiller général accompagne cette mobilisation car outre ses mandats électoraux, il est également le président de la Commission syndicale de la vallée de Barèges. Autrement dit, il est à la tête de la structure qui gère les territoires pastoraux qui ont subi les principales attaques de l’ours. Bien que ces estives soient fréquentées à près de 50 % par des éleveurs extérieurs aux vallées et au département, ce ne sont que des éleveurs locaux et des élus qui ont voix au chapitre. De plus, ce sont les éleveurs locaux les plus hostiles qui exercent les pressions les plus fortes, allant parfois jusqu’à chahuter C. Massoure lors de fêtes paysannes. Là encore, toute une série de décisions sont prises par les tendances les plus radicales, les éleveurs pragmatiques se mettant volontiers en retrait ou subissant des pressions très fortes comme nous le verrons ultérieurement. L’objectif demeure un front anti-ours uni et faisant bloc.

Farid Benhammou

Les liens sont de la Buvette des Alpages.

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