Requiem pour la Nature

" Sans doute avons nous tort de croire l'agriculture plus « naturelle » que l'industrie. L'homme a vécu des millions d'années avec une industrie, aussi modeste soit-elle. Il n'y a que quelques dizaines de siècles qu'il a entrepris de modifier systématiquement la Nature. La civilisation pastorale, qui passe pour le plus près de la Nature, est celle qui en a détruit le plus : les forêts, les grands fauves, les grands herbivores qui perturbaient l'élevage. Je ne crois pas au paysan « gardien de la Nature ». Tout ce qui ne travaille pas pour lui est sales bêtes et mauvaises herbes, bonnes à écraser ou à incendier." Robert HAINARD (1906-1999)

 

Le cimetière Saint-Jean à Caen
Le cimetière Saint-Jean à Caen n'est pas géré par des agriculteurs.

par Marc LAFFONT

Introduction

Fabrice Nicolino, que la blogosphère sensible aux questions environnementales connaît bien, a publié le 16 octobre un billet intitulé « C'est la guerre (à Notre Dame des Landes) » à propos de l'inutilissime Ayraultport prévu à cet endroit. Article repris par le site Reporterre.net sous le titre « Les socialistes ont déclaré la guerre à l’écologie ».

Les prémices du Plan loup 2013-2017 semblent indiquer que ce deuxième titre est finalement le plus indiqué pour décrire l'état d'esprit qui domine en ce moment. Il ne s'agit pas seulement d'assouvir le fantasme aéroportuaire de notre fringant premier ministre. Il s'agit carrément de mettre en œuvre, avec la bénédiction par passivité des parvenus d’EELV, la politique la plus réactionnaire jamais vue envers l'environnement depuis très longtemps. La Droite en a rêvé, mais sans doute trop complexée, elle n'a pas osé ? Qu'à cela ne tienne ! Le PS et EELV vont le faire...

Ires et délires des anti-Nature

« Seules les montagnes ont vécu assez longtemps pour écouter objectivement les hurlements du loup. »
Aldo Léopold (1887-1948)

Cela fait des années que les plus haineux de nos anti-nature (élus très locaux, syndicats, associations de ruraux néo-conservateurs…) vocifèrent contre la présence des grands prédateurs et du loup en particulier. C’est bien simple, à les croire, cet animal est une erreur de la nature, une faute que l’Homme doit corriger et extraire d’une biodiversité qu’il conduit à sa perte.

La fin du plan loup 2008-2012 a entraîné l’installation d’un nouveau groupe loup. Qui met-on à la tête de ce groupe national ? Une personne compétente sur la biologie du loup, un écologue ?, un spécialiste des espaces naturels ? Non ! Plus simplement un député fraîchement élu dans la circonscription d’un anti-loup des plus virulents, et qui reprend dignement le flambeau, en présentant sans ambages le loup comme : « un problème économique, social, humain, écologique et de gestion de l’espace ». Rien que ça. Il paraît même que si les débuts de la Clio IV sont poussifs, c’est aussi à cause du loup, la crevure…

A peu près au même moment, un quarteron de députés (de droite + l’inénarrable castafiore béarnaise…) déposent un projet de loi visant à tuer des loups au cœur même des parcs nationaux. Il est au passage curieux de constater que ces députés aujourd’hui dans l’opposition, n’ont pas pensé à déposer ce projet de loi du temps où ils étaient majoritaires. Pourtant, il eût alors été facile de faire adopter des dispositions réglementaires aussi avant-gardistes.

Du même tonneau et sûrs de leur force du moment, les dirigeants du Parc National des Cévennes veulent eux voir reconnu leur parc comme territoire d’exclusion du loup. Citation précise de son directeur :
« Le loup est une espèce dynamique, qui va essayer de s’implanter. Mais nous n’allons pas l’éradiquer avec la réglementation actuelle. C’est pourquoi nous demandons une révision de la législation nationale. » La législation actuelle ne permet pas l’éradication du loup. C’est un problème car nous voulons cette éradication. Il faut donc changer la loi…

Stop ou encore ? Encore !

Voici un sénateur, c’est à dire un gérontocrate élu indirectement par des hectares, qui ajoute son projet de loi « visant à créer des zones d’exclusion pour les loups en zone pastorale. »

Détournement et négationnisme (ou l’inverse)

« Les parcs nationaux ont été créés pour le grand public, pour protéger la nature. Or, on y autorise l'élevage. Il y a là une incompatibilité. il faudrait se mettre d'accord sur ce qu'on laisse à la faune sauvage et ce qu'on laisse à l'élevage. Le Mercantour et le parc italien de l'Argentera composent un ensemble significatif. Si au moins on pouvait les réserver à la faune sauvage ! Dès lors, les éleveurs accepteraient que leurs moutons soient attaqués par le loup et on les laisserait poursuivre leur activité d'élevage avec évidemment des aides appropriées à la défense de leurs troupeaux ; sinon, qu'ils s'inclinent devant la loi et aillent s'installer ailleurs. Aujourd'hui, on veut tout et son contraire.

Il semblerait qu’aujourd’hui « on » ne veuille plus tout et son contraire. « On » veut juste tout. Les subventions agricoles ne sont pas suffisantes pour générer un revenu décent ? Ponctionnons donc sur l’inutile budget du ministère de l’Ecologie, qui finance les parcs nationaux ! Il existe des territoires théoriquement réservés à la Nature ? Confisquons les au profit de l’élevage ovin ! Car une nature sans brebis n’est pas naturelle.
Je caricature ? J’exagère ?

Déclaration du Président du Parc National des Cévennes (à ne pas confondre avec le directeur cité plus haut) :

« L’agropastoralisme produit de la biodiversité. Nos systèmes d’élevage produisent de la biodiversité. La présence du loup remettrait en cause cette biodiversité. Nous avons fait notre choix. »

Circulez, il n’y a plus rien à voir : la forêt précède les peuples le désert les suit, disait Chateaubriand.

On peut parfaitement reconnaître des qualités esthétiques, culturelles ou patrimoniales aux conséquences du pastoralisme. Et souhaiter éviter sa disparition intégrale pour cela. Mais il n’y a pas une espèce végétale ou animale à devoir naturellement sa présence en France à l’élevage ovin. Ni à l’élevage en général.

Le mouton est issu de la domestication du mouflon en Asie mineure et n’appartient pas à la faune autochtone française. Les espèces qui étaient là avant lui le seront également après, Sauf celles qui auront disparues durant l’intervalle, certaines d’ailleurs avec la participation active de l’élevage. Car à défaut d’avoir créé de la biodiversité, l’agro-pastoralisme peut se vanter d’avoir activement contribué à la disparition de nombreuses espèces en France :

  • Le bouquetin ibérique,
  • le bouquetin des Alpes (revenu ensuite par l’Italie, comme le loup),
  • le lynx,
  • l’ours..., mais aussi des herbivores comme
  • l’aurochs,
    le tarpan, disparus tous deux pour de bon,
  • le bison, pour s’en tenir aux seuls mammifères.

En contrepartie de ces disparitions, la prétendue compensation encensée par les promoteurs de ces milieux artificiellement ouverts, c’est la substitution d’une biocénose inféodée aux milieux davantage forestiers par celle secondairement inféodée à ces ouvertures générées par l’action humaine.

Cette biocénose est présentée comme étant de plus grande valeur sur la base d’un unique prétexte : son maintien dans des proportions contraires à l’évolution spontanée de la végétation sous nos latitudes légitime la perpétuation de subventions devenues colossales. Lesquelles ne permettent au final même pas à celui qui en bénéficie de vivre dignement.

On me rétorquera que la disparition des espèces précitées (et d’autres…) était le prix à payer du développement. C’est inexact. La réduction des territoire et des populations de certaines espèces était effectivement nécessaire pour se nourrir, se chauffer, construire, sécuriser. Mais l’éradication, l’extermination méthodique, relèvent d’un tout autre besoin : l’expression de sa domination. Le but, même pas caché d’ailleurs, c’est de marquer l’emprise de l’Homme sur la Nature. Y compris et surtout si le bilan énergétique et économique est négatif.

L’exploitation rationnelle ne démontre pas grand chose, si ce n’est l’indifférence aux conséquences, du moment qu’il y a bénéfice sonnant et trébuchant. Mais faire tourner la machine économique sur le dos de la Nature sans être rentable, là se trouve la vraie jouissance. Le pire c’est que, hormis les belles déclarations lors de grands raouts, on semble n’avoir tiré aucun enseignement des erreurs passées :

« La déforestation de l’Amazonie, l’incendie des forêts, cela s’est produit à bien plus grande échelle en Europe, en Asie. Mais de façon beaucoup moins brusque et avec bonne conscience, un zèle messianique. Quelle transformation que celle du climat méditerranéen ! L’inquiétude que nous cause la brutalité actuelle a un effet rétroactif. Elle devrait remettre en question la civilisation agro-pastorale.
Nous en sommes loin. » Robert HAINARD (1906-1999)

Le petit bout de la lorgnette

Pour nos brillants décideurs politiques, il n’y a manifestement que deux critères qui prévalent : satisfaire les minorités de nuisance et entretenir son clientélisme électoral. C’est d’ailleurs la même chose à l’échelle d’un mandat d’élu.

Le retour du loup n’est donc évalué que du point de vue de l’éleveur. Plus rien sur le rôle essentiel des grands prédateurs dans les écosystèmes, si ce n’est pour affabuler leur nuisance. Comme si l’intérêt de quelques uns prévalait sur l’intérêt général. Alors que ce retour, loin d’être un fléau, est une chance pour notre société de redéfinir sa relation à la Nature. L’intérêt général n’est pas la somme des intérêts de quelques minorités, fussent-elles influentes.

Un article paru dans la revue Bioscience en octobre 2009 résumait le constat d’une étude : la disparition des super-prédateurs provoque la multiplication généralisée des prédateurs secondaires. Dans de nombreux cas, le super-prédateur régule les populations de méso-prédateurs et limite leurs influences.
Aujourd’hui il est plus difficile et surtout plus coûteux de contrôler les prédateurs intermédiaires que les super-prédateurs. Par exemple, les tentatives de contrôler les coyotes ont déjà coûté plusieurs centaines de millions de dollars avec des résultats pour le moins mitigés. Chez nous, on en est réduit à classer nuisible le renard depuis des décennies (siècles ?).

Pourtant, si cette méthode était efficace, ça fait belle lurette qu’il n’y aurait plus besoin de le classer nuisible.

Sur un autre sujet, on laisse les chasseurs s’occuper des sangliers qu’ils ont eux–mêmes fait proliférer, en bons pompiers pyromanes.

Personne au ministère de l’Ecologie sous la mandature précédente, ne s’est intéressé à cette étude, électoralement inutile. Qu’on se rassure : la présence de deux ministre dits « écologistes » au gouvernement associé à un parti que l’ex-secrétaire d’EELV qualifiait sans rire de « progressiste » ne devrait rien y changer.

On sait pourtant aujourd’hui que plus un écosystème est pauvre en biodiversité, plus il exige de grandes quantités de travail et d’énergie pour son maintien. Ce qui le rend insoutenable à terme pas seulement du point de vue écologique, mais aussi du point de vue social.

Il en est de même lorsque cette gestion va à l’encontre de l’évolution spontanée de la végétation. C’est là la principale mystification consistant à stigmatiser le prétendu coût du loup. Le loup, ce serait donc la cause du déficit public de l’Etat ? `

  • Il faut 8 millions d’€/an pour protéger le loup (aides agricoles comprises), disent ceux qui le haïssent.
  • Il faut 500 millions d’€/an pour péniblement maintenir l’élevage ovin.

Le loup + le mouton, c’est 508 millions. Le mouton tout seul, c’est 500 millions, avec en prime la disparition du cortège d’espèces qui le dérangent : pourquoi donc se limiter au loup ? Et ça ira crescendo, surtout dans les zones défavorisées, c’est inéluctable : on en est déjà à ce que le montant des subventions dépasse largement la valeur de la production en ovin-viande.

Maraîchers, arboriculteurs (il paraît qu’on mange trop de viande et pas assez de légumes), aimeraient bien bénéficier du même niveau de sollicitude. Ou juste une fraction, ce serait déjà pas si mal. Même chose pour quantités d’autres professions non agricoles.

Les pastoralistes éradicateurs ne se rendent même pas compte que l’application à eux même de leur raisonnement permettrait des économies autrement plus conséquentes à la communauté. On est toujours l’inutile coûteux de quelqu’un.

Après le loup, l’ours, le grand hamster, le rhinolophe de Méhély, les malades, les vieux… Mais leur tour viendra, simple question de temps et de contexte.

Ils ont encore un pouvoir de nuisance électoral qui les protège. Bien plus grâce aux électeurs retraités de l’élevage que grâce aux actifs, d’ailleurs.

Mais dans 8, 10 ou 15 ans au maximum, qu’adviendra t-il ? A moins que ce ne soit ça la juste définition du développement durable au niveau local : déployer des moyens colossaux pour faire durer sa clientèle un peu plus longtemps, histoire de ne rien avoir à remettre en cause pendant mon mandat.
Et après ma dernière réélection, le déluge…

Un peu d'espoir (quand même…)

S’il y a des raisons de craindre (la médiocrité d’ensemble de notre représentation parlementaire semble sans limites), il y a quand même des raisons d’espérer. Enfin, une ! La ministre et le sémillant président du groupe loup ont affirmé (à regrets sûrement, au moins pour lui) qu’il n’était pas question de demander un quelconque révision de la directive « Habitats ». Laquelle prévoit que : « l’état de conservation sera considéré comme favorable lorsque : les données relatives à la dynamique de la population de l’espèce en question indiquent que cette espèce continue et est susceptible de continuer à long terme à constituer un élément viable des habitats naturels auxquels elle appartient ; et que l’aire de répartition naturelle de l’espèce ne diminue ni ne risque de diminuer dans un avenir prévisible ; et qu’il existe et il continuera probablement d’exister un habitat suffisamment étendu pour que ses populations se maintiennent à long terme. »

« L’aire de répartition naturelle » du loup en France, c’est potentiellement la quasi-totalité du territoire. Au delà de considérations éthiques, toute mesure de contingentement serait donc vraisemblablement non conforme à la directive « Habitats ». Ce qui ne veut pas dire qu’une telle loi ne peut pas être votée : une fois les bornes franchies, il n’y a plus de limites.

Et en admettant que ce soit conforme, quelles seraient les conséquences de la mise en place de zones d’exclusion ? Si le parc à mouton des Cévennes a le droit de se soustraire à sa mission première de préservation de la faune pour faire place à un élevage qui est éliminé ailleurs faute de rentabilité, pourquoi ceux du Mercantour, des Ecrins ou de la Vanoise feraient-ils différemment ? Inutile de parler des parcs régionaux, vulgaire et ridicule outil de détournement d’argent public depuis leur création.

Plus généralement, pourquoi donc le reste du territoire français devrait-il subir le loup, alors que le cœur de ce qui est considéré comme le saint du saint en matière de protection de la nature s’en exonère ?

Et encore plus largement : si la France s’estime libre de s’asseoir sur la Directive « Habitats », pourquoi les autres pays d’Europe n’auraient pas légitimité à faire de même, pour le loup ou pour d’autre espèces ? Idem dans le reste du monde, où il n’y a même pas de directive de ce type à respecter. Vous pouvez d’ores et déjà dire adieu au tigre, à l’éléphant, à l’orang-outang… : même motif, même punition.

Restons également lucides sur les motivations justifiant de ne pas demander de retouche à la Directive « Habitats » : Demander sa révision, c’est aussi informer l’Europe entière de l’incurie de notre gestion environnementale. Tandis que tant qu’on reste discret, on peut toujours pérorer à Hyderabad sur « l’ambition de faire de la France un pays exemplaire en matière de préservation de la biodiversité ». Véridique. Et pendant ce temps là, chez Europe-Ecologie/Les Verts, on fait des réserves de gras avant d’entrer en hibernation.

« En ouverture de la réunion, Mme Delphine Batho, ministre de l'Ecologie, nous a clairement fait comprendre qu'on ne peut plus continuer à dépenser sans compter pour le loup à un moment où il y a des restrictions budgétaires partout. » Yves Derbez, président de l'association Eleveurs et Montagnes (2012)

« Il y a des gens qui, bien sûr, affirment que vous ne servez à rien, que vous ruinez les récoltes dans un pays où sévit la famine, que l'humanité a déjà assez de problèmes de survie dont elle doit s'occuper sans aller encore se charger de celui des éléphants. En fait, ils soutiennent que vous êtes un luxe que nous ne pouvons plus nous permettre. C'est exactement le genre d' arguments qu'utilisent les régimes totalitaires. » Romain Gary (1914-1980) – Lettre à l’éléphant (1968)

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