A propos d'acceptabilité sociale

Wingz
Dessin de Wingz - www.wingz.fr

" Ecoute Nathalie, tu nous emmerdes avec ton ours! "

La non acceptation sociale serait, selon l'ADDIP, la raison du refus de réintroduction d'une ourse en Béarn, et non la sécheresse comme annonçé par Nathalie Kosciusko-Morizet ou la peur de Nicolas Sarkozy qui selon Bruno Le Maire aurait déclaré : " Ecoute, Nathalie, tu nous emmerdes avec ton ours ! Moi je connais par cœur les Pyrénées, quand je me promène, j'ai pas envie de tomber face à un ours, hein ?".  Il ajoute, le plus sérieusement du monde, comme si le cas pouvait se présenter, après tout, on ne sait jamais : "Face à un loup non plus, d'ailleurs."

Bruno Besche-Commenge, le créatif de l'ADDIP écrit : " Les projets de lâchers d’ours dans les Pyrénées par des associations écologistes, tout comme le refus du Ministère d’en donner l’autorisation, ont créé une polémique qui n’a pas lieu d’exister dans une démocratie." (…)

" Dans le cadre des programmes de financement Life-Europe, un bilan établi fin 2011 mentionne qu’à la suite des réintroductions de 1995-96, « un second plan de réintroduction a été annulé suite à l’opposition des populations locales. » (a second planned reintroduction was cancelled due to opposition from local people) C’est donc que, contrairement à l’Etat français et aux associations environnementalistes, la Commission Européenne avait pris conscience de la non acceptation sociale."

Nicole Huybens est psychosociologue, titulaire d'une maîtrise en communication à l'Université Catholique de Louvain et d'une maîtrise en théologie et éthique de l’université de Montréal. Elle est aussi professeure à l'Université du Québec à Chicoutimi ou elle dirige la Chaire d’Éco-Conseil. La Buvette, après avoir publié plusieurs notes sur les travaux de Nicole Huybens...

...reprend deux chroniques qu'elle vient d'écrire sur l'acceptation sociale. Cela tombe bien...

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1) Acceptabilité sociale: concept à définir

Par Nicole Huybens

7 juin 2013 - J’ai eu l’occasion, cette semaine, de rencontrer un petit groupe de personnes qui souhaitaient en savoir plus sur « l’acceptabilité sociale ». J’ai bien des difficultés avec cette expression. S’agirait-il d’une absence de contestation ? Quand les décisions autour d’un projet ont fait l’objet de discussions entre des personnes aux intérêts divergents qui finissent par s’entendre sur quelque chose, peut-on considérer qu’il y a alors acceptabilité sociale ? La mise en place de bonnes pratiques reconnues rend-il un développement acceptable ? Ou enfin, des projets qui intègrent tous les critères d’un développement durable sont-ils d’office socialement acceptables ?

Définition

Il me semble qu’il est difficile d’en arriver à une définition claire de l’acceptabilité sociale. On s’y intéresse en fait principalement quand elle n’est pas là ! Il me semble que le concept de « non-acceptabilité sociale » est plus facile à appréhender.

Quand les acteurs aux intérêts et aux raisonnements différents soutiennent et remettent en question un projet de développement, ses fondements, ses objectifs, pas d’hésitation nous sommes au coeur de la non-acceptabilité sociale. Des personnes veulent avec conviction un projet que d’autres rejettent avec tout autant de conviction. Les arguments des uns et des autres sont souvent d’une grande finesse et documentés. Il arrive aussi qu’ils soient accompagnés de raisonnements à l’emporte-pièce claironnés sur tous les toits par médias et médias sociaux interposés. Le phénomène se généralise, ici comme en Europe, et il est lié à toutes sortes de projets de développement concernant autant les ressources renouvelables (les éoliennes, les barrages petits et grands) que les ressources non renouvelables (les mines, le pétrole, le gaz).

Le débat se polarise et une instance extérieure doit finalement jouer le rôle d’arbitre, il y a toujours des gagnants et des perdants. La non-acceptabilité sociale provoque de tous les bords des situations de grande colère, de grande détresse psychologique. Le phénomène semble plus présent avant l’installation d’un projet et pendant la phase de construction et s’estompe souvent et disparaît même parfois pendant la phase de fonctionnement. Il existe certainement des entrepreneurs et des contestataires manipulateurs et sans scrupules. Cependant je n’en ai jamais rencontrés. Il serait très réducteur d’expliquer les situations de controverse autour d’un projet de cette manière en tout cas.

Différence

Pour mieux comprendre le phénomène, il me semble qu’il est nécessaire de faire la différence entre des discussions autour d’un projet de développement avec des personnes qui souhaitent le bonifier pour le rendre plus conforme à tous les intérêts représentés et de voir là une recherche d’acceptabilité sociale.

Et puis de se rendre compte qu’il y a des personnes pour qui l’important n’est pas d’améliorer un projet. Leur objectif est bien plutôt de montrer que notre société de surconsommation, de surabondance, de gaspillage et d’individualisme futile où très peu de choses ont de la valeur sauf l’argent s’en va dans une direction qu’ils désapprouvent.

Ils sont le signe que la société suit un chemin qui ne fait pas assez honneur à la capacité humaine de se développer de manière respectueuse pour le reste du monde : les autres humains et la nature. Les « chiâleux » ont une influence sur les projets : ils font réfléchir et leur impertinence est source de créativité. Ils sont le signe que la société dysfonctionne et en même temps que la démocratie fonctionne. Les humains choisissent plus souvent de se détester quand ils sont en désaccord au lieu d’honorer leurs divergences dans des dialogues qui amèneraient une réelle acceptabilité d’une société responsable et consciente, empreinte de sagesse et d’humanité.

Peut-être que la non-acceptabilité sociale est une opportunité pour nous rapprocher de cet idéal ?
(Source)

2) Que signifie vraiment l’acceptabilité sociale ?

Le phénomène de la « non-acceptabilité sociale » semble se généraliser, au point que les administrations publiques qui doivent octroyer des permis exigent l’indispensable acceptabilité sociale des projets de développement.  L’exploitation des ressources non renouvelables fait l’objet d’une opposition parfois farouche : le pétrole, le gaz, les mines.  Mais les ressources renouvelables ne sont pas épargnées : les forêts, l’hydroélectricité et les éoliennes.  S’il y a « non-acceptabilité sociale », c’est parce qu’il y a désaccords entre ceux qui croient à ces projets et qui veulent les mettre en œuvre et ceux qui s’y opposent.  La non acceptabilité sociale, c’est le signal d’un désaccord.

Pour chaque projet pris séparément, il n’est pas difficile de comprendre les points de vue des uns et des autres du moins si on accepte l’idée que tous ont des bonnes raisons.

Les promoteurs veulent développer des affaires et le plus souvent, ils veulent bien le faire.
Les opposants ne veulent pas de pollution et des paysages saccagés. Ils veulent des justes retombées économiques pour leur coin de pays et souvent être parties prenantes dans les décisions.

Et on ne peut pas d’emblée dire que « les opposants » ou « les promoteurs » d’un projet sont pour les uns dans le bon et pour les autres dans le mauvais chemin. Les désaccords sont assez faciles à identifier même si les revendications des uns et des autres sont difficiles à concilier.

Souvent, on « rend »  les projets acceptables en y apportant des modifications.  Souvent aussi, ce sont les revendications de ceux qui crient le plus fort, dénigrent le mieux « l’adversaire » ou argumentent le plus qui sont les plus entendues.

Phénomène

Si on sait plus ou moins comment agir dans ces situations, il me semble qu’on ne sait pas assez pourquoi ce phénomène est omniprésent à notre époque. J’aimerais comprendre ce qui dans notre société est tellement fondamentalement inacceptable qu’à peu près tout nouveau projet de développement se trouve au centre de controverses parfois virulentes. Que signifie ce phénomène social pour nous, humains du 21ème siècle ? Je pense que sa compréhension pourrait influencer de manière plus fondamentale les décisions que nous prenons. Le caractère généralisé du phénomène montre à mon avis que quelque chose d’important ne peut pas ou ne peut plus faire « accord social » ou « évidence sociale ».  Il me semble que le temps est venu de trouver des évidences nouvelles qui remplaceraient celles qui sont devenues si inacceptables socialement.

Pour ce qui est des projets en lien avec la nature, toutes ces controverses me font penser que nous n’avons pas l’air de trop aimer la place que nous avons prise dans la nature.  Toutes les civilisations du monde ont déterminé quelle était la place de l’homme dans la nature.  

  • En Occident, on voit l’homme comme le maître de la nature : elle est un réservoir de ressources à sa disposition pour satisfaire tous ses besoins à lui. 
  • Dans les civilisations de chasseurs-cueilleurs, les humains se voient au milieu de la nature comme les autres éléments, qui sont comme des parents : la sève de l’arbre est le sang d’un grand-père, la rivière est une sœur, les animaux sont des frères.

Je suis assez d’accord de considérer que cette conception ne convient pas bien à nos usines, notre mode de vie et notre confort. Mais nous voir comme maître de la nature est tout aussi dépassé. La nature réagit à ce que nous faisons, elle « répond » avec : les changements climatiques, l’érosion de la biodiversité, la désertification ou la hausse de la température des mers. Nous serions certainement capables d’imaginer une autre place pour l’homme d’aujourd’hui dans la nature d’aujourd’hui.

Un autre élément me saute aux yeux dans les controverses à propos de l’environnement : un paradis perdu est souvent invoqué avec nostalgie : la forêt pré-industrielle, un monde sans pétrole, la philosophie des chasseurs cueilleurs, les produits naturels (pas d’OGM, pas de chimie…).

Le bon vieux temps, c’est par définition toujours avant ! Mais il ne reviendra pas.

Nous pourrions donc orienter la réflexion sociale vers l’avenir en y projetant un monde plus souhaitable que celui qui semble si inacceptable et emprunter dès aujourd’hui un chemin qui pourrait y mener. Trouver ce chemin serait la meilleure manière de vraiment prendre en compte la signification profonde du phénomène de non-acceptabilité sociale. (source)

Nicole Huybens verse son cachet à la campagne majeure de développement de l’UQAC. Retrouvez les chroniques de Nicole Huybens et de Claude Villeneuve ici.

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