Déterrage des blaireaux: des règles de l’Ancien Régime

Pierre Athanaze, président de l’ASPAS, Association pour la protection des animaux sauvages, nous explique en quoi consiste cette forme de chasse, particulièrement cruelle, ouverte depuis le 15 mai.

Par Luce Lapin, dans le Charlie Hebdo du 11 juin 2013

Vénerie sous terre
Photo : Association départementale des piégeurs et déterreurs du 14.
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Luce Lapin : Qu’est-ce que le déterrage, ou vénerie sous terre?
Pierre Athanaze : Le déterrage consiste à acculer le blaireau au fond de son terrier à l’aide de chiens tels les teckels, les fox-terriers ou les jack russells. Dans un premier temps, le cri des chiens dans le terrier permet de localiser l’animal, à l’aide d’une sonde, puis de creuser. Le déterrage d’un terrier peut durer plus de huit heures! Huit heures interminables durant lesquelles l’animal, dans un état de stress épouvantable, est sans cesse mordu. Lorsqu’il est à leur portée, les chasseurs l’attrapent par la gueule avec une grande pince en fer. Puis ils l’exhibent devant les chiens avant de le tuer à l’aide d’une dague, d’une carabine, ou en l’assommant. Ensuite, il est donné aux chiens, qui en «font curée», quand il ne leur est pas jeté vivant.

Les pratiquants de ce mode de chasse, d’une cruauté sans limites, prétendent avoir des règles, non pas pour tuer sans faire souffrir, mais pour «l’art» de leur loisir barbare: «Les règles ont pour base le respect de la nature et des équilibres philosophiques que la tradition nous a légués. C’est ainsi que prendre un animal est une chose, le prendre bien en est une autre», dit-on du côté de l’Association française des équipages de vénerie sous terre (AFEVST), prouvant là l’immense fossé qui sépare les protecteurs de la nature des chasseurs.

Le blaireau est-il la seule espèce concernée par cette chasse?
Le déterrage se pratique également sur le ragondin et le renard lorsqu’ils sont classés «nuisibles». Le blaireau, lui, bien que n’étant pas une espèce susceptible d’être classée nuisible en France, «bénéficie» malheureusement d’une exception dans le monde des espèces «gibier», celle de pouvoir être chassé lors d’une période complémentaire de chasse, qui va de la mi-mai jusqu’à l’ouverture générale (septembre). Soit en tout neuf mois et demi de chasse…

Cette période complémentaire de chasse est accordée sur simple avis par arrêté préfectoral, sans que le préfet ou ses services aient à fournir la moindre explication — ce qui est pourtant obligatoire pour les espèces dites «nuisibles». Cette année, quelque 74 départements permettent cette fête du sang et de la douleur. Cela pour le seul plaisir sadique de chasseurs en mal d’émotion forte. Le blaireau est sans aucun doute l’animal chassable auquel est réservé le pire des sorts, du moins sur la durée.

Ce genre de chasse est-il marginal?
La vénerie sous terre prend un essor extraordinaire aujourd’hui, ce n’est nullement la survivance d’une chasse née au XVIe siècle. On comptait quelques centaines d’équipages de chasse sous terre dans les années 70. Selon la Fédération nationale de chasse et l’Association française des équipages de vénerie, ils étaient environ 3. 000 en 2008, soit 70.000 à 8.0000 chasseurs et 120.000 à 140.000 chiens ! Si chaque équipage ne chasse que 15 jours par an (ce qui est largement sous-estimé) et qu’il massacre trois blaireaux par opération, cela totaliserait quelque 135.000 animaux ainsi exterminés chaque année par ce seul mode de chasse. Et bien plus de renards et de ragondins.

Pourquoi un tel acharnement contre le blaireau? Détruit-il à ce point les cultures?
Si c’était le cas, ce serait là une nouvelle exception française. Dans la plupart des pays européens (Belgique, Angleterre, Irlande, Pays-Bas, Danemark, Portugal, Espagne, Italie, Grèce…), le blaireau est protégé. Nos agriculteurs seraient-ils moins malins que leurs collègues européens pour se prémunir d’éventuels dégâts? Les blaireaux français se seraient-ils spécialisés dans les nuisances aux cultures ou dans le forage des talus? Et l’on ne peut en aucun cas trouver une justification par une éventuelle surpopulation. Tous les scientifiques qui ont travaillé sur le sujet en France s’accordent à estimer que les densités de population iraient de 0,1 à 4 ou 5 blaireaux par kilomètre carré. En Angleterre, elles peuvent atteindre 10 individus au kilomètre carré.

Comment faire cesser ce massacre?
L’ASPAS a lancé une campagne pour dénoncer cette chasse et demander la fin de la période complémentaire de chasse. Une pétition est lancée, et nous demandons à toutes les personnes qui ne peuvent admettre de pareilles pratiques d’écrire au Premier ministre et à la ministre de l’Écologie.  Les lettres types et la pétition sont en ligne le site de l’ASPAS.

Yves Blein, député du Rhône interpelle la ministre de l'écologie au sujet de la scandaleuse chasse au blaireau, qui a débuté le 15 mai et se prolongera jusqu'à fin février. Cela pour permettre la chasse la plus cruelle d'Europe, le déterrage

Sa question écrite

M. Yves Blein attire l'attention de Mme la ministre de l'écologie, du développement durable et de l'énergie sur la pratique du déterrage, ou vénerie sous terre, du blaireau en France.

En effet, le blaireau est une espèce gibier qui peut, à ce titre, être chassée pendant la période légale de chasse. Cependant, en vertu de l'article R. 424-5 du code de l'environnement, cette espèce bénéficie d'une période complémentaire de chasse sous terre du 15 mai à l'ouverture générale. Par conséquent, cette espèce peut être chassée sous terre 9 mois et demi par an, et notamment pendant la période de reproduction et de dépendance des jeunes. Le déterrage consiste à lâcher des chiens pour acculer le blaireau au fond de son terrier puis l'en extirper brutalement et l'abattre :

  1. les déterreurs envoient un de leurs chiens s'engouffrer dans la blaireautière ;
  2. pendant que le chien parcourt les galeries du terrier, les chasseurs guettent sa progression signalée par ses aboiements puis décèlent au ton de ces derniers que le blaireau est tenu en respect dans un accul ;
  3. les veneurs commencent l'excavation. Pendant ce temps, le blaireau endure de longues heures de stress (jusqu'à une journée entière), blotti au fond de sa tanière sous les morsures des chiens. Lorsqu'il s arrivent au niveau de l'animal, les chasseurs l'extirpent à l'aide d'énormes pinces métalliques qui lui infligent de douloureuses blessures.


Le blaireau est alors exécuté avec un fusil, un pistolet, une dague ou une aiguille enfoncée derrière la tête, parfois assommé à coups de pelle ou de manche de pioche, ou livré encore vivant aux chiens. Ce mode de chasse est pratiqué par des équipages de plusieurs personnes menant des meutes de plusieurs chiens, ce qui occasionne un dérangement disproportionné à toute la faune sauvage. De plus, le blaireau partage son terrier avec plusieurs espèces dont certaines sont strictement protégées comme le chat forestier ou certains chiroptères.

Dans les pays européens où la chasse du blaireau est encore autorisée, cette pratique particulièrement cruelle et inutile a été totalement interdite. Aussi, il lui demande les mesures que le Gouvernement pourrait prendre pour mettre fin à une telle pratique.

Vous pouvez lui écrire pour le féliciter de sa prise de position tout en lui rappelant que d'autres animaux classés "nuisibles" subissent le même sort (le renard par exemple) pour le seul plaisir des chasseurs.

Ce député a fait là preuve de courage face au lobby des chasseurs. Le mois dernier, il avait déjà interpelle D. Batho sur l'utilisation des pièges tuants qui chaque année tuent des dizaines de milliers d'espèces protégées (genette, chat forestier...) ou non classées "nuisibles", et des centaines de chats et de chiens. La presse cynégétique s'en prend évidemment à lui.

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