Le clientélisme pour tous

Bernard Pesle-Couserend, rédacteur "frilance" occasionnel à la Buvette des Alpages nous a envoyé une bafouille rédigée au crayon de menuisier sur une nappe en papier..., visiblement rédigée pendant un repas de cassoulet ou de garbure. L'histoire se passe au Vieuxconistan, un autre pays que s’il existait pas, faudrait l’inventer.


Le clientélisme pour tous au Vieuxconistan

De droite à gauche : Bratislav Demko, le président du Vieuxconistan, dit le président sous-nationaliste paysan; Jzan Zetwiski, son conseiller aux affaires électorales (également considéré comme un maître du cinéma d'auteur. Zetwiski décrit ses films comme "des fables modernes explorant les thèmes de la moralité et de la beauté dans un univers aléatoire". D'aucuns parleront de "porno européen bas de gamme", soulignant les différents niveaux de lecture de l'oeuvre de ce jeune cinéaste visionnaire"; et Augoust Tintinié Siestov, président de la région montagneuse de la chaîne des Postenwalj.
© Photo Bernard Pesle-Couserend, envoyé spécial de la Buvette des Alpages au Vieuxconistan-Postenwalj. (*)
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(*) Les autorités (ou ce qu'il en reste) viennent de décider de rajouter le nom du massif montagneux principal au nom du pays, pour ne pas confondre avec le Conistan-Occidental et les steppes orientales du Conistan-Czarbuncle, moins bien notés touristiquement parlant (encore plus pollués).
 La photo a été prise lors de la visite hebdomadaire des trois hommes chez un vigneron de l'AOC Barèznov-Garvarnitza. Ils portent un toast de "Turpz", un vin blanc parfumé au suint et artificiellement vieilli à la résine de chêne. Surprenant au début, ce breuvage très "parfumé" finit par séduire. Une fois qu'on y a goûté, difficile de s'en passer, en raison de la nicotine qui entre dans sa composition.


Par Bernard Pesle-Couserend, traduction Dynla Kroob

Bernard Pesle-Couserend
Bernard Pesle-Couserend

Dans une annexe du palais présidentiel du Vieuxconistan, république bananière et gérontocratique assez unique en son genre…

Le Conseiller : Vous m’avez fait demander, monsieur le Président ?
Le Président : Oui en effet. Vous êtes mon principal conseiller aux affaires électorales et à ce titre, j’ai quelques questions à vous poser. Je m’interroge sur l’attitude à adopter vis à vis du thème de l’environnement, que je ne maîtrise pas vraiment. Attention j’ai des bases, genre « la nature c’est bien », « la pollution y en a trop » ou « les japonais tuent les baleines c’est des salauds », mais j’ai du mal à l’intégrer dans une politique plus globale.

Le Conseiller : Une politique de protection de l’environnement ?
Le Président : Euh non, plutôt une politique de récupération des suffrages des électeurs. Parce que voyez vous, pour être franc, la protection de l’environnement, je me la taille en biseau. Mais si on me dit que ça peut rapporter, je veux bien m’en faire le héraut. Enfin, dans les médias, évidemment…

Le Conseiller : Je peux d’ores et déjà vous rassurer, vous n’allez pas être obligé de forcer votre nature, sans mauvais jeu de mots…
Le Président : Donc vous me confirmez que ce n’est pas important, l’environnement…

Le Conseiller : Ça dépend pour quoi. Si vous me demandez si c’est important pour l’avenir, genre dans quelques décennies, je vous réponds que l’enjeu est capital. Mais si c’est dans une optique électorale, donc à court terme, je vous assure que vous pouvez encore et globalement vous assoir dessus.
Le Président : Pourtant, si c’est vraiment important, l’environnement, ça devrait impacter le choix du vote…

Le Conseiller : Ça devrait, conditionnel du verbe devoir… Pardonnez moi, mais vous êtes un peu trop naïf, monsieur le Président… Vous vous souvenez d’un politicien français rigolo, aujourd’hui décédé, qui s’appelait George Frêche ?
Le Président : Oui oui, celui qui avait des bretelles de toutes les couleurs !

Le Conseiller : Euh, non, lui c’est Michel Charasse. Et aux dernières nouvelles, il n’est pas encore décédé. Non, un autre, plus au sud.
Le Président : Ah oui ! Avec de gros sourcils !

Le Conseiller : Non plus. Celui –là, c’est Henri Emmanuelli. Lui aussi il est toujours en vie. Non Georges Frêche, c’est celui qui a gagné le prix de l’humour politique avec la phrase suivante : « Des gens intelligents, il y en a 5 à 6 %, il y en a 3 % avec moi et 3 % contre, je change rien du tout. Donc je fais campagne auprès des cons et là je ramasse des voix en masse. »
Le Président : Je ne connaissais pas la citation, mais intuitivement, je visualise assez bien ce que ça signifie et comment cela se concrétise. Donc vous voulez dire que ceux qui se foutent pas mal de l’environnement, c’est des cons. Mais comme ils sont nombreux, il faut les draguer ; C’est ça ?

Le Conseiller : Non pas exactement. Enfin ,si, d’une certaine manière, auprès de certaines catégories socioprofessionnelles et dans certains territoires, c’est exactement ça. Mais pas que. En fait, on est tous le con de quelqu’un. Et de notre point de vue, il y a presque aussi cons que les cons anti-écolo, ce sont les cons d’écolos. Dans un registre différent, mais à peu près du même calibre.
Grâce à notre modèle électoral, très inspiré du modèle français, ils sont contraints de faire alliance avec nous. Un plat de lentilles, deux maroquins et avec ça, on les tient. Ça gesticule, ça parle fort, mais au final, ça revient manger dans la main. Du coup, il n’y a même pas besoin de faire d’écologie pour récupérer ce vote écolo, qui est captif de fait. Et sans perdre le vote des vieux ruraux tendance pseudo-bon sens paysan. Et ceux là, faut pas leur parler d’environnement ou d’écologie…
Le Président : Les vieux ruraux ? Mais qu’est-ce qu’on en a à péter ? Ce n’est quand même pas grâce à eux qu’on va relancer la machine économique !

 Le Conseiller : Ah mais je vous rejoins tout à fait ! C’est même évident que ce n’est pas avec ce genre de philosophie moisie que le pays va s’en sortir. Mais là n’est pas le sujet. Le sujet, c’est la récupération efficiente de suffrages à court terme et à finalité ré-élective. On est bien d’accord ?
Le Président : Euh…oui…

Le Conseiller : Bon. Alors il faut être lucide et réaliste, monsieur le Président : Qui vote le plus ? Les vieux, il y en a partout, mais où sont-ils particulièrement prépondérants ? Dans les territoires ruraux, notamment de montagne. Que sur-représente le plus notre découpage électoral ? Les territoires ruraux, notamment de montagne.

Quels suffrages voient donc leur importance démultipliée par le système ? Encore les mêmes. Des politiques clientélistes dispendieuses et peu efficaces sur les territoires agricoles de montagne ont-elles un impact négatif sur la logique de vote du reste du territoire, notamment urbain ? Non. Ni positif, ni négatif : personne ne s’en aperçoit donc tout le monde s’en tamponne.

A votre avis, pourquoi notre pays s’appelle le Vieuxconistan ? Parce que c’est un pays gouverné avec une logique de vieux par des vieux pour des vieux. Et majoritairement cons, en plus, si on en croit le théorème de Georges Frêche.

Et puis il y a la crise. Il paraît que la crise, ça rend les riches plus riches et les pauvres plus pauvres. En fait, ça rend surtout les cons encore plus cons. Aucun de nous n’y échappe.

Un con en crise ça ne réfléchit pas beaucoup. Et surtout pas à l’environnement. Ou si, à la limite, pour passer ses nerfs dessus : Il faut bien trouver des boucs-émissaires à ses propres échecs. Donc vous en concluez quoi, Monsieur le Président ?

Le Président : Que la mise en place de réseaux de clientélisme doit être la base de toute politique en zone défavorisée, bien plus que l’efficacité !
Le Conseiller : Trèèès bien ! Ne perdez jamais de vue que maintenir un territoire dans un sentiment de dépendance envers ses élus est le meilleur moyen d’assurer leur réélection. Et ces élus là sont de votre bord. Un territoire qui s’en sort, même grâce à vous, est un territoire qui n’a plus forcément besoin de vous après. Le jour où les peuples seront reconnaissants, ça se saura. L’histoire est pleine d’exemples: Churchill a gagné la guerre contre les nazis, mais a perdu les élections en Grande Bretagne dès l’été 1945. Non je vous assure, parfois, il faut avoir le courage d’être un politique médiocre. C’est d’ailleurs tout le mal que je vous souhaite.

Et c’est là qu’on peut récupérer le concept environnemental : Tout acte de production pollue, mais tout est dans la façon de le dire. Par exemple on ne dit pas « dégradation perpétuellement coûteuse d’un écosystème montagnard par altération d’énormes superficies pour une faible productivité » mais « politique de mise en valeur de territoires à vocation pastorale dans le respect de traditions millénaires générant des externalités positives ».

Le Président : Et ça se tient, l’argument de la tradition millénaire et tout le bataclan ?
Le Conseiller : Pour être honnête, personne ne s’est jamais sérieusement posé la question. L’objectif est juste d’arroser d’argent public dans un but purement électoral quelques grincheux à l’importance surdimensionnée par le système. Donc tant qu’on peut se le payer, on ne s’interroge pas : on caresse dans le sens du poil.

Mais bon, en y réfléchissant bien, tout détruire, tout éliminer pour occuper l’espace, et décréter que ce qui résulte du massacre, c’est forcément mieux que ce qu’il y avait avant ou pourrait y avoir à la place, c’est vieux comme le Monde comme concept. Du coup, oui, on peut appeler ça une tradition…

Quant aux externalités positives, vu le nombre d’élus par habitant et la main-mise sur le territoire que ça nous rapporte, elles sont évidentes…

Le Président : D’accord, mais qu’adviendra t-il si les autres habitants de ces coins finissent par se rendre compte de la supercherie ?
Le Conseiller : Les autres habitants ? Mais tout est fait pour qu’ils ne réalisent pas, justement ! On tient les assemblées locales, les circonscriptions et tous les conseils et syndicats d’administrations imaginables. Et on en a imaginé, des trucs et des machins… Impossible de bouger un orteil de traviole sans s’exclure du système. Et la presse régionale est à notre service. Non, soyez tranquilles, avant que qui que ce soit ne se réveille, votre carrière politique sera terminée, vu que vous ne pouvez pas dépasser deux mandats…

Le Président : Deux mandats ? Vous voulez dire qu’au delà, ça ne marcherait pas ?
Le Conseiller :  Ah…sur la durée évidemment, c’est là que le bât commence à blesser…depuis le temps…
Les politiques clientélistes, bien ciblées, c’est performant question ré-élection. Mais ça coûte une blinde. Et les concurrents font exactement pareil sur les territoires qu’ils dominent. D’où l’intérêt de gagner toutes les élections locales : ça aide ensuite à gagner la présidentielle Le problème, c’est qu’au bout de quelques décennies à utiliser le pognon public pour financer quelques intérêts particuliers, on s’aperçoit qu’on n’en a pas investi des masses dans l’intérêt général. Donc faute d’avoir induit des activités rentables, on n’a plus les moyens de sa politique clientéliste. Car pour pouvoir gaspiller de l’argent public, il faut d’abord en rentrer.

Le Président : Ce qui veut dire ?
Le Conseiller :  Ben ce qui veut dire qu’il y a de grandes chances que vous soyez le dernier à pouvoir mener ce type de politique dans un contexte démocratique…

Le Président : Et les suivants ?
Le Conseiller :  Les suivants n’en auront probablement pas les moyens. Une fois au pied du mur, soit ils feront preuve de courage et seront doués pour la pédagogie, soit ça pètera.

Le Président : Bon ben, ça va péter alors…J’ai bien fait d’être élu ce coup-ci !
Le Conseiller :  De toutes façons, quel que soit le contexte, vous n’aviez pas spécialement prévu de faire preuve de courage ?

Le Président : Ah non, surtout pas. Moi, j’ai fait vœu de ré-élection, pas de courage. A la limite, je veux bien essayer la pédagogie, mais uniquement si ça peut m’éviter le courage.

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