Protéger les forêts âgées pyrénéennes, pourquoi, comment?

Cet article souhaite informer et interroger tout citoyen intéressé par la nature. Il offre une fenêtre de réflexion sur une problématique vaste qui implique de nombreux acteurs aux sensibilités diverses. Il a été réalisé sur la base d’observations locales, grâce aux avis de personnes impliquées tant dans la filière bois que dans la protection de la biodiversité. Une trame de forêts âgées serait possible à l’échelle de la chaîne, mais il reste à parcourir un long chemin, qui est loin d’être tracé.

par Philippe FALBET

Portrait succinct des forêts matures dans les Pyrénées

Fond de vallon à Arbas
Fond de vallon à Arbas. Photo Gilles Pottier
Tout le long de la chaîne, ici et là, s’épanouissent de beaux fonds de vallons relativement préservés, certains non exploités depuis plus de cent ans. La faune y est diversifiée, la qualité de ses abords et de ses torrents permet à de nombreux mammifères et amphibiens d’y trouver un habitat de qualité (salamandres, desmans, tritons palmés, euproctes, etc…).

En moyenne montagne, des bois de hêtres et de sapins, peu exploités depuis plusieurs décennies, dressent leurs troncs majestueux sur des versants oubliés ou sont traversés par des sentiers balisés pour le plaisir des randonneurs (1). Plus haut, existent des forêts matures de sapins ou de pins à crochets, à la superficie variable. 

Parcs Nationaux, Réserves Naturelles Catalanes et des initiatives privées éparses protègent quelques dizaines de milliers d’hectares sur la totalité de la chaîne, parfois non exploitées, d’autre fois exploitées avec des rotations plus longues qu’en forêt classique (80 ans dans le Parc National des Pyrénées).

Les forêts d’Iraty et ses environs immédiats en Espagne sont majoritairement en production, et conservent des fonctionnements naturels sur certains de leurs versants peu accessibles.

Mis à part sur des unités géographiques à la superficie limitée, il n’existe donc pas de connectivité écologique entre les milieux forestiers matures. Le morcellement isole les habitats spécifiques à la faune et à la flore de ces milieux, contrevient à la bonne santé de leurs espèces et aux multiples interactions qui se créent lorsqu’existe un réseau de « forêts vivantes ».

Demain, des vieilles forêts ?

D’autre part, depuis plusieurs décennies, la déprise agricole dans les Pyrénées favorise le réenfrichement. L’abandon des pratiques agro-forestières traditionnelles permet également l’évolution de hêtraies en taillis vers des futaies et un vieillissement assez généralisé, souvent sur des centaines d’hectares et dans des massifs peu accessibles. A l’échelle du massif, force est de constater qu’aujourd’hui, et bien plus que dans les siècles passés, il existe un énorme vivier pour les vieilles forêts de demain.

Estives et vieilles forêts dans le massif de Pibeste
Estives et vieilles forêts dans le massif de Pibeste.
Photo Philippe Falbet
Souvent mal vécue localement, la friche conduit à une modification de la biodiversité et à l’apparition naturelle de bosquets puis de forêts spontanées, adaptées aux conditions locales de vie. Autour des villages et des maisons, de nombreuses énergies oeuvrent pour une réouverture paysagère. Ailleurs, granges foraines, petits villages dépeuplés, anciens espaces cultivés ou pâturés se laissent encercler par la friche, les ronces et les peuplements pionniers comme les bouleaux et les noisetiers. Une étude intéressante a montré qu’à partir de 46% de couvert forestier autour de lui, l’humain se sent oppressé. Il semble tout à fait logique de disposer de milieux ouverts autour de chez soi et dans les vallées, et de mettre en œuvre des moyens pour y arriver.

Le maintien de nombreux espaces ouverts est essentiel si l’on veut voir perdurer un patrimoine culturel très présent dans l’identité pyrénéenne. D’autre part, les prairies ont développé une biodiversité et des fonctionnalités écologiques complexes. Par exemple, les graines des différentes espèces d’anémone pulsatille ne peuvent germer que sur des prairies vieilles de plusieurs siècles (source: Alexis Ducousso, Biogeco, INRA).

Doit on pour cela entretenir un paysage mosaïque partout, et ne jamais laisser faire la nature ? D’excellents ouvrages existent pour contrecarrer certaines idées reçues, comme « La France des friches » (Annik Schnitzler et Jean Claude Génot) ou le texte inédit de François Terrasson « sur la prétendue supériorité biodiversifiante des milieux ouverts ». 

Des centaines d'hectares en évolution naturelle en Ariège
Des centaines d'hectares en évolution naturelle en Ariège. Photo Livio Tilatti

Aujourd’hui, à l’écart des futaies en exploitation productive, de nombreuses forêts se sont réapproprié des espaces et reviennent vers des fonctionnements naturels où elles pourraient accomplir la totalité de leur cycle. Doit on en avoir peur ?

Un réseau de forêts vivantes dont la biologie est respectée, riche en habitats et en ressources alimentaires pour la faune, permettant de meilleures continuités écologiques, est aujourd’hui tout à fait possible. Ces forêts sont en augmentation, et elles ne se protègent pas toutes seules : Les usages de la forêt évoluent très rapidement, et sans statut de protection, sans inventaire, identification ni cartographie, aucun garde fou ne peut garantir leur bonne santé écologique ou même leur existence dans 50 ou 100 ans.

Lorsque vous traversez une forêt oubliée en montagne, sortez des sentiers, immergez vous en elle et peut être vos pieds fouleront ils une qualité d’humus souple et inégalée, véritable filtre aquatique et trésor biologique issu de la décomposition naturelle ; peut être y sentirez vous aussi une force de vie, avec toute la qualité de ressourcement premier qui en découle.

Posez vous la question suivante, tout comme l’a fait feu Robert Hainard : l’intelligence d’une civilisation ne se mesurerait elle pas à la qualité et à la quantité de nature sauvage qu’elle laisserait subsister sans elle ? Ce principe n’est il pas un gage de qualité souhaitable, aussi, dans les replis de nos paysages ?

La protection a pourtant ses limites

Il y a un fond de vallon où je vais une fois par an, et j’y vois encore les traces de mon dernier passage. Volontairement, les sites ne sont pas nommés ici, pour qu’ils ne soient pas trop visités, ni leurs parages vulgarisés. Alors que faire pour les protéger ?

Classer ces forêts en réserve risquerait de leur donner un caractère muséographique et d’attirer une fréquentation néfaste pour la quiétude de la faune et la magie des lieux. Un exemple d’actualité est la Gourgue d’Asque dans les Hautes Pyrénées, victime de son succès, où les ambiances forestières reculent en raison d’aménagements réalisés par les mairies concernées (2).

Il faudrait éviter un zonage des espaces, avec des sites de consommation ou de compensation de nature, de type «écomusée à l’américaine» ou « conservatoire de la biodiversité », où le parking est à 1/2 heure de voiture de la première autoroute avec ensuite, des sentiers obligatoires où l’on suit une pseudo visite guidée, alors qu’à côté, on se permet n’importe quoi.

« Quoi qu’il en soit, en ce qui concerne la biodiversité, il n’existe pas une biodiversité ordinaire et une biodiversité qui ne le serait pas. Toute biodiversité est extraordinaire, unité d’un subtil et complexe réseau de relations » (numéro spécial d’Avril 2013 d’Unité forestière, revue du syndicat forestier Snupfen).

Lorsque le passage entre la zone urbanisée et le « bout du monde » se réalise à pied et de manière graduelle, lorsque les recoins sauvages parsèment la montagne et ne sont pas répertoriés sur les cartes ou mis en avant par une signalétique, la pression des visiteurs s’estompe, les chemins se resserrent ou disparaissent, et ce sont de toutes autres forêts qui se dévoilent, d’autres sensations qui peuvent émerger en nous. Les Pyrénées ont encore les moyens d’échapper à ce type de glissements compensateurs.

Proche de la méditerranée, la forêt de la Massane est également victime d’une trop forte pression touristique. Il existe également de vieilles forêts de ravins peu courues, et de trop rares sylves inaccessibles, comme dans la Réserve Naturelle de Mantet. Ces espaces de quête se laissent découvrir par celui ou celle qui cherche vraiment à s’en imprégner.

Protéger, oui mais comment ?

Les attentions discrètes et internes aux documents de gestion semblent les plus efficaces en matière de préservation. Concernant les forêts publiques de notre région, l’Office National des Forêts a créé et crée toujours des dispositifs de protection internes, comme les quelques Réserves Biologiques Dirigées, des îlots de sénescence, l’utilisation du statut de « forêt de protection » ou la mise en repos de parcelles afin de préserver un caractère mature, remarquable ou de protéger une espèce. Cela marche assez bien … lorsque les motivations sont réelles et que les moyens suivent, tant au niveau des communes que de l’appareil institutionnel. Or ces motivations passent souvent au second plan, voire à la trappe.

Les syndicats forestiers privés et syndicats mixtes de pays, quant à eux, créent des chartes forestières pour faciliter la mobilisation du bois et l’emploi, ce qui est louable, mais déséquilibré si la forêt n’est gérée que de manière « utile » (voir par exemple la charte forestière du pays Couserans).

« Le conseil d’Etat retient et fait siens les arguments développés ci-après : Le pastoralisme constituant une activité économique et participant à l’entretien et à l’équilibre de l’espace montagnard, il convient de tout mettre en œuvre pour le favoriser. Il en est ainsi des mesures qui découlent de la mise ene place de NATURA 2000 puisqu’une opération de débroussaillage et d’élimination de diverses espèces ligneuses est en cours sur le massif indivis de cette commune.

A ce propos, il n’est pas utile de rappeller que notre municipalité a été une des très rares à avoir délibéré favorablement, en temps utile, pour la mise en place de la procédure NATURA 2000 ce qui prouve qu’elle n’a pas d’à priori et qu’elle manifeste son attachement à la protection de la nature, de la faune et de la flore pyrénéennes et au maintien de la biodiversité. Le pastoralisme maintien la diversité des biotopes nécessaires à la préservation des différentes espèces animales et végétales qui permettent cette biodiversité. »

Une aide au pastoralisme bien compréhensible, dans une commune immense et très boisée. Dans « l’attachement à la protection de la nature », entendrait-elle également d’autres discours concernant son espace forestier ?

La fermeture des milieux et le vieillissement de la forêt doivent ils être perçus partout comme une menace, même dans des vallons et versants peu accessibles ? N’y a t’il pas là des équilibres à trouver, une nouvelle donne à accepter, en accompagnant l’évolution de ces écosystèmes de manière plus positive ? Protéger aujourd’hui pour que demain ou après demain, de nouveaux usages de la forêt ne déstructurent pas ce qui s’est créé et ce qui existe, dans la même ignorance et dans le même désintérêt qu’aujourd’hui.

Un manque flagrant de volonté cartographique

Là où le bât blesse aussi, c’est qu’il n’existe pas de cartographie des forêts anciennes ou des vieilles forêts à l’échelle de la chaîne. De ce fait, leur sort dépend souvent de la sensibilité des gestionnaires et des propriétaires, communes ou privés. Elles sont très fragiles, et peuvent être déstructurées par simple décision administrative. Pour ne donner qu’un exemple, aujourd’hui même, la vallée des gaves (65) voit des lambeaux de forêts anciennes partir sous les coupes, dans l’ignorance générale. Une biodiversité spécifique, une richesse irremplaçable, disparaissent sans que les gens y prêtent la moindre attention, car ce type de forêt souffre d’un manque de reconnaissance publique et locale.

L’entreprise de cartographie à l’échelle pyrénéenne et qui incomberait à chaque région est certes ambitieuse et complexe à mettre en œuvre. Il faut évidemment la carte des peuplements anciens – pour lesquels il existe plusieurs pistes de recherches – mais aussi celle des futurs peuplements potentiellement âgés. Des nuances peuvent exister selon les espèces. La stratégie de préservation à envisager n’est pas la même dans ces deux cas de figure, la biodiversité hébergée non plus. C’est un travail de longue haleine.

Il faudrait déjà dans un premier temps, une véritable volonté locale et institutionnelle. C’est aussi par des actions de sensibilisation et une concertation organisée entre toutes les parties intéressées, dont l’ONF et la société civile qui a son mot à dire, que des réflexions et premières initiatives pourraient être engagées. (5)

Les exemples régionaux

L’expérience de la Lorraine est à réfléchir. Dans le cadre de la politique régionale 2002-2007 de qualité PEFC (3), ont été constituées 2 cartes, l’une concernant les « hauts lieux » ou forêts à caractère subnaturel, l’autre concernant les forêts semi-naturelles âgées (définition IGD MAP 2000). Elles ont été alors annexées aux plans de gestion. Près des 2/3 des forêts y apparaissaient semi naturelles (indigènes, non plantées ou non semées) contre seulement 0,2% de forêts à caractère subnaturel. En Lorraine, les forêts âgées (avec par exemple comme critère, plus de 10m3 de très gros bois à l’hectare) sont devenues alors ZNIEFFables ! (4) Et facilement localisables, ce qui est très important notamment en matière de connectivité écologique. Malheureusement, dès la fin 2007, les cartes ont mystérieusement disparu des nouveaux plans de gestion …. (source : Jean Poirot, Lorraine Nature Environnement).

L’oeuvre d’associations comme Refora, Forêts Sauvages et la Frapna, qui ont largement contribué à l’identification puis la décision de constitution d’un réseau de 10% des forêts de Rhône Alpes en évolution naturelle, est exemplaire (6).

Etudes_et_Projets2012
Projet de forêts rhône-alpines en évolution naturelle, mené par REFORA

Des cartographies précises sont disponibles pour de petites régions naturelles et en cours d’acquisition pour la région Nord Pas de Calais, région la moins boisée de France (source : Alexis Ducousso, Biogeco, INRA).

En Midi Pyrénées, il existe un Groupe d’Etudes des Vieilles Forêts Pyrénéennes, informel, assez hermétique et très discret, composé de spécialistes ne communiquant que très peu et en cercle d’initiés, leurs travaux, en tout cas à ma connaissance. Tout le long de la chaîne, la dynamique associative est casi inexistante, il manque une synergie collective, alors que les forêts couvrent 40% des Pyrénées ! D’autre part, le manque d’intérêt et de demande d’études de l’appareil institutionnel concernant l’habitat forestier ancien, mais aussi du public naturaliste habitué à des entrées par espèce (dont l’utilité n’est pas contestée), est flagrant. Quant au grand public, il est encore bien loin de se libérer des clichés de la nature, des friches, des nuisibles, du bois mort, de la manipulation qui tend à lui faire croire qu’ici, c’est mieux qu’ailleurs.

 

En guise de conclusion

Même si l’éveil sensible évoqué dans ce site n’est pas ressenti de la même manière par tous, même s’il semble qu’existe une sorte d’impuissance individuelle à changer le cours d’une société qui propose sans cesse moults cloisonnements et nouvelles compensations, gageons que la persévérance à mettre en lumière ces vieilles forêts pourrissantes, sombres et inutiles, pourra un jour contribuer à leur donner la place qu’elles méritent dans ce monde pas encore tout à fait artificialisé, où nous avons aussi, en tant que citoyens concernés par notre environnement, notre mot à dire.

Philippe Falbet

(1) Pour une description de la faune présente en hêtraies sapinières, voir l’article « histoires de hêtres et de sapins »
(2) Voir la rubrique « actualités »
(3) Voir l’interview de Livio Tillatti
(4) Une ZNIEFF, Zone Naturelle d’Intérêt Ecologique Floristique et Faunistique, est un inventaire naturaliste permettant la connaissance du milieu, sans avoir la teneur d’un dispositif règlementaire opposable. Classer de vieilles forêts en ZNIEFF permet de les identifier, de les localiser et de décrire leur richesse spécifique.
(5) : Voir l’interview de Bernard Boisson, question 6
(6) : http://refora.online.fr rubrique FRENE

Publication originale sur le blog de Philippe FALBET

Philippe Falbet

Philippe FALBET est l'auteur de "Vieilles forêts", un site assez unique créé par un simple citoyen amoureux des forêts vivantes (ou sauvages) et des sensations de ressourcement qu'elles procurent. Philippe FALBET est actif en Midi Pyrénées dans le milieu associatif (le volet forestier de Nature Midi Pyrénées, par exemple).

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