Le retour du loup en Wallonie est pour bientôt

L’hostilité des populations rurales, encore nombreuses au XIXe siècle, et la destruction de ses habitats ont fait disparaître le loup d’Europe de l’Ouest.  En raison de la déprise agricole, de nombreux milieux convenant au loup se recréent et le font revenir. Sa mauvaise image ayant cédé la place à une vision positive de son rôle dans la nature, le loup est désormais protégé.  Toutefois, une partie du monde rural lui redevient hostile, ce qui pose un défi aux politiques de protection. 

 

Le retour du loup en Wallonie est pour bientôt
Le loup va t-il revenir en Wallonie? Les explications de Farid Benhammou, géographe, spécialiste des grands prédateurs.

Farid Benhammou est géographe et chercheur associé au laboratoire de géographie de Poitiers (RURALITés).  Il vient de publier un article sur “Le retour du loup en Europe occidentale”.  La Buvette en a profité pour Farid Benhammou à propos du futur retour du loup en Wallonie.

La Buvette des Alpages (LBDA) : Quels sont les facteurs qui favorisent le retour du loup dans les pays d’Europe occidentale?
Farid Benhammou (FB): « Plusieurs phénomènes complémentaires d’ordres écologiques, sociaux, politiques et territoriaux contribuent au retour du loup dans des pays tels que la France, la Suisse, l’Allemagne, l’Espagne ou l’Italie. La vision du loup a changé : dans la plupart des pays d’Europe occidentale, il est passé, dans les années 1970, du statut d’un nuisible à éradiquer à celle d’une espèce à protéger. En Europe, deux textes majeurs garantissent la protection de cet animal : depuis 1979, la convention de Berne, puis, depuis 1992 dans l’Union européenne, la directive Habitats faune flore (directive 92/43/CEE). »

LBDA : L’image du loup a bien changé, dans nos têtes et dans la réalité : de dévoreur de Petit Chaperon Rouge à juste un prédateur sauvage, presque comme un autre. Qu’est ce qui a causé cette évolution de la représentation du loup ?  
FB: « Le retournement de statut juridique est lié à l’évolution de la représentation du loup, qui doit beaucoup à la multiplication des études écologiques et à leur traduction en ouvrages pour le grand public. Ce phénomène a débuté aux Etats-Unis avec David Mech, un biologiste qui est l’auteur de plusieurs travaux pionniers. Il est aussi le fondateur, au Minnesota, d’une institution destinée à éduquer le public à propos du loup.  

En Italie, les travaux de Franco Tassi puis de Luigi Boitani ont fait de l’Italie l’un des premiers pays européens à protéger sa population de loups – dès 1973.  Si certaines de ces démarches n’étaient pas exemptes d’une certaine idéalisation naïve du loup, elles ont eu le mérite de ramener l’animal à sa réalité biologique, et ainsi de contribuer à le débarrasser de son image de mangeur d’hommes cruel et dévastateur. »

LBDA : Cela fait maintenant 22 ans que le loup est revenu en France. Depuis cette date, presque 50% de la France a été recolonisée.

FB: « En novembre 1992, lors d’un comptage de chamois, deux canidés ressemblant à des loups ont été aperçus dans le Mercantour. Après vérifications et tergiversations, la présence de Canis lupus en France fut officiellement reconnue. Mis dans la confidence par les agents du parc, le magazine Terre Sauvage publia l’information. Les pouvoirs publics ont dû réagir, alors qu’ils misaient sur la discrétion, au regard de la réputation de l’animal et des mauvaises relations de l’administration du parc avec les élus locaux, les chasseurs et les agriculteurs.

Pourtant, dès le début des années 1990, des spécialistes italiens avaient, sans retenir l’attention des autorités, annoncé l’arrivée imminente du loup en France.

Le dynamisme avec lequel la colonisation s’est ensuite poursuivie est surprenant.

  • Dès 1997, les loups fréquentent le plateau de Canjuers, dans le Var, le massif du Queyras et les Hautes-Alpes.
  • En 1998, leur présence est attestée dans les Monges (Alpes-de-Haute-Provence).
  • En 1999, ils sont identifiés dans les massifs du Vercors (Drôme, Isère) et de Belledonne (Isère, Savoie).
  • Et on le repère dans les Pyrénées-Orientales dès la fin des années 1990 !
  • De 2000 à 2003, le loup laisse des traces dans les Préalpes de Grasse, proches de Nice, en Maurienne (Savoie) et dans le Bugey (Ain).
  • À partir de 2006, on le rencontre dans plusieurs départements du Massif central – la Lozère, l’Aveyron, le Cantal, l’Ardèche
  • À partir de 2011 dans les Vosges.
  • Aux dernières nouvelles, il est aussi arrivé en Haute-Marne, dans l’Aube,  la Meuse et la Marne où un loup a été illégalement abattu. Il est attesté aux portes d'Aix-en-Provence dans le secteur de la montagne Sainte-Victoire. Il est sûrement dans bien d'autres endroits que l'on ignore !

Dans l’ensemble, l’aire de répartition du loup s’est étendue 15 ans durant d’environ 25 pour cent par an en France, et cela malgré les décès accidentels ou les abattages. »

LBDA : L’autre origine possible du retour de Canis lupus en Wallonie est l’Allemagne
FB: « En Allemagne, la tendance est la même. Au tournant des années 2000, des loups arrivent outre-Rhin de Pologne. Leur présence est d’abord attestée dans le Lausitz, région forestière riche en cervidés, à cheval entre la Pologne et les länder de Saxe et de Brandenbourg. Si 13 des 19 meutes allemandes vivent encore dans cette région, l’espèce a essaimé dans tout le pays. En équipant de jeunes loups de colliers GPS, les biologistes allemands ont mis en évidence que ni les routes ni les cours d’eau ne constituent des obstacles pour ces canidés, qui peuvent par ailleurs franchir des distances énormes. En deux mois, un jeune loup allemand a ainsi traversé la Vistule et l’Oder et parcouru 1 550 kilomètres avant de rencontrer une jeune femelle biélorusse.

Dans l’Ouest de l’Allemagne, le loup a fréquenté la Rhénanie du Nord-Westphalie dès 2008 et l’analyse génétique d’un spécimen abattu en Rhénanie-Palatinat, un peu plus au Sud, a révélé qu’il s’agissait d’un loup italo-alpin ! Des loups sont maintenant observés à la frontière avec les Pays-Bas, et même dans le pays. Vous vous souvenez sûrement de l'équipe de documentaristes qui avait mis des pièges photos dans les Ardennes belges pour « capturer » un lynx qui ont vraisemblablement filmé... un loup. »

LBDA: La France et L’Allemagne sont donc deux des foyers de dispersion possible du loup vers la Belgique. La recolonisation de la Wallonie est proche! les habitats sont-ils favorables à un retour?
FB: « En Europe de l’Ouest, la dynamique de recolonisation par le loup est forte. La situation française l’illustre, puisque dans l’Hexagone, les accroissements des territoires et des effectifs restent actuellement de l’ordre de 20 pour cent par an en moyenne, et ce malgré l’existence d’un braconnage avéré et cryptique (caché), comme l’a étudié le biologiste Guillaume Chapron. Étant donné les espaces rendus disponibles par la déprise agricole, les loups français ne peuvent qu’avoir une grande capacité de dispersion.  

La présence dans les zones de dispersion de grands massifs forestiers et d’aires protégées représentée une aide ponctuelle à la colonisation. En France, en Italie, en Allemagne et même en Belgique, un réseau de parcs et de réserves naturelles plus ou moins connectés facilite l’expansion de l’espèce.

Le loup préfère les habitats comportant des zones difficiles d’accès et riches en proies.  Cela correspond aux territoires souvent retenus pour des aires protégées. Toutefois, les espaces assez sauvages pour le loup mais non protégés sont majoritaires en Europe.  Le loup peut se contenter de milieux relativement pauvres sur le plan écologique. En Castille-la-Manche (Espagne), le loup parvient à vivre et à se reproduire dans des paysages de grands champs en exploitant le réseau de canaux et de petits bosquets pour se cacher, et en se nourrissant de lapins et de la faune domestique.

Si cela ne correspond pas au loup idéal imaginé, Canis lupus ne répugne pas à vivre de déchets et à chasser chiens et chats. Cette souplesse lui est utile dans les phases d’essaimage, quand les jeunes exclus des meutes parcourent des dizaines, voire des centaines de kilomètres, avant de s’établir dans une région après avoir rencontré un congénère du sexe opposé. Elle s’illustre dans la présence sporadique de loups en zone périurbaine, tel cet individu photographié au bord d’une piscine en 2003 dans les Alpes-Maritimes ou cet autre loup renversé fin 2008 sur une voie rapide de la zone commerciale de Bourg-lès-Valence. Ces surprises mises à part, la recolonisation du canidé sauvage se fait très discrètement. »

LBDA: A terme, la population de loups allemands d’origine polonaise (Canis lupus lupus) devrait rencontrer la population de loups français d’origine italienne (Canis lupus italicus) . Leur lieu de rencontre pourrait être l’Allemagne.
FB: « Se profile ainsi une probable jonction entre les loups de souches orientale et nordique et les loups méditerranéens, jonction qui amorcera un précieux brassage génétique.

Mais ces rencontres ne se limitent pas à L’Allemagne. Dans le Nord de l’Italie, en Autriche, voire en Suisse, les loups slovènes, eux aussi en expansion, pourraient rencontrer des loups italo-alpins. Des spécialistes italiens auraient identifiés une meute ayant un parent slovène, l'autre italien. Les loups franchissent aussi la frontière franco-espagnole pour coloniser la Sierra del Cadi, en Catalogne. La jonction avec les loups espagnols ne semble pas s’être faite, parce que leurs populations se trouvent à l’Ouest et au Sud de la péninsule Ibérique, et sans doute aussi parce qu’un braconnage efficace en Aragon et en Navarre isole encore les deux populations.

LBDA: Le retour du loup doit-il être "géré"?
FB : « Le retour du loup implique qu’une « gestion émergente et active » du loup s’impose. Par cette formule, le chercheur Laurent Mermet, d’AgroParisTech, désigne ce qui constitue dans les faits une gestion intentionnelle de l’entité naturelle la plus favorable à sa conservation. Les aspects biologique et politique s’entremêlent et interagissent dès qu’il s’agit de conservation. Or, dans les politiques européennes, la pensée écologiste, qui semble monter en puissance, est contrebalancée par d'influents groupes de pression d’agriculteurs et de chasseurs.

Il est clair que le retour du loup aura des effets profonds sur les écosystèmes et sur les sociosystèmes européens.

La France n’est pas le seul pays européen où des acteurs poussent à réguler fortement les populations lupines. Dans ces pays de cohabitation traditionnelle homme-loup que sont l’Italie et l’Espagne, des conflits accompagnés de braconnage se sont développés dans les régions récemment colonisées par le prédateur. En Suède, l’opposition est forte en zone rurale, où les populations sont attachées aux activités d’extérieur telles que le ski de fond et la chasse. Par ailleurs, comme les éleveurs français de moutons, les éleveurs lapons apprécient peu les pertes de rennes que leur occasionne le prédateur. Tout cela entraîne un important braconnage. »

LBDA: La France n’a pas une bonne réputation en matière de protection de la nature et de ses grands prédateurs (ours, loups, lynx). Elle a mis en place un Plan national loup 2013-2017 qui permettait en 2013, le tir d’un plafond de 24 loups, un plafond que certains prennent pour un objectif.
FB : « Malgré leurs faiblesses, la protection et la gestion du loup en France présentent d’indéniables atouts. Le suivi biologique de l’espèce y a été reconnu d’un niveau de qualité exceptionnellement élevé par une expertise internationale. Grâce à un travail de terrain de l’Office national de la chasse et de la faune sauvage (ONCFS) et à un réseau de correspondants de terrain, de nombreux indices de présence (crottes, poils, carcasses, hurlements, prises de vue automatiques, témoignages visuels) permettent de nourrir une base de données. Grâce aux analyses génétiques et à une modélisation, le Réseau loup établit les zones de présence permanente du loup et simule les effectifs pour les estimer, ce qui est difficile s’agissant d’une espèce aussi mobile et discrète. À cela s’ajoutent les mesures d’accompagnement de l’élevage les plus abondantes et les mieux organisées d’Europe à l’échelle d’un territoire aussi vaste. »

LBDA : Le statut de protection intégrale du loup a été remis en cause par ces autorisations légales de tir, mais les éliminations d’animaux sont coûteuses et peu efficaces sur le terrain. Peut-être même participent-elles à l'expension territoriale du loup?
FB : « L’espèce poursuivant sa reconquête, le nouveau plan français de gestion s’est efforcé de donner les autorisations et les moyens techniques d’éliminer au maximum 24 loups en 2013.
Les associations de protection du loup (Ferus, la Mission loup de France Nature Environnement, le WWF) ont critiqué la décision, qu’elles considèrent comme une annonce visant à contenter les éleveurs, mais en ont pris acte. Ce pragmatisme, dû à une confiance dans la volonté officielle de protection du loup, s’oppose à l’attitude de l’Association pour la sauvegarde de la faune sauvage (ASPAS) qui a, elle, dénoncé la « trahison » du ministère de l’Écologie, prêt à éliminer dix pour cent de la population lupine estimée. Cependant, vu la tournure de la gestion publique qui met de plus en plus en avant l'élimination croissante de loups, la position des associations environnementales a tendance à s'aligner pluisque même celles qui siègeaient au Groupe National Loup, comme Ferus par exemple, ont décidé de boycotter la dernière réunion.»

LBDA: Il existe aussi quelques associations qui refusent le moindre "prélèvement". A l'opposé, les éleveurs demandent "l'éradication du loup" et jugent la cohabitation "impossible". L'opposition des éleveurs trouve une caisse de raisonnance dans les prises de positions polititiennes, creuses bien souvent,  des responsables politiques locaux.
FB : « Malgré ces tentatives pour apaiser le monde agricole, ce dernier exige davantage, particulièrement au niveau local. À cet égard, soulignons un effet paradoxal de la qualité du suivi scientifique français : ce bel effort fait de science et de bonne volonté se retrouve au service d’une politique régulatrice de l’espèce.

Les pouvoirs publics voudraient en effet contenir le loup dans les zones actuelles, alors que son mode de colonisation par bonds expose aujourd’hui l’ensemble du territoire français. Les dernières informations attestent qu’après avoir été vu dans les Vosges, Canis lupus l’a été en Haute-Saône, en Ardèche, dans le Gers – et il vient de l’être en Champagne,et dans la Meuse…

Les faiblesses d’une gestion « politico-émotionnelle » du loup en France apparaissent. Le poids des élus locaux leur permet d’obtenir facilement des préfets des tirs dérogatoires, quitte à ne pas respecter l’esprit des dispositifs nationaux. L’absence de vision prospective nationale accroît l’effet incendiaire de l’apparition  du loup.»

LBDA: Il n’y a pas beaucoup de grands troupeaux en Wallonie, très peu de bergers professionnels ou de chien de protection. La majorité des ovins se retrouvent dans des petits troupeaux que possèdent des petits agriculteurs ou des particuliers. Il n’y pas de dédomagements des dégâts prévu actuellement pour le loup et seul les “professionnels” sont remboursés des dégâts causés par les espèces protégées. Les petits éleveurs doivent s’assurer. Ce sont des conditions très différentes de la France.
FB: « En 20 ans de présence de Canis lupus sur le sol français, de nombreux enseignements ont été tirés et devraient rendre possibles les anticipations souhaitables. Des chercheurs italiens ont publié une modélisation des espaces favorables à la colonisation du loup dans les Alpes et concluent que le massif est très propice au loup. Dans la majorité des massifs français, de telles études manquent.

LBDA: En Wallonie aussi à ma connaissance...
FB: «Le retour d’un grand prédateur peut avoir des conséquences intéressantes sur les écosystèmes.  En Amérique du Nord et en Europe de l’Est, plusieurs études montrent ces effets en cascade sur les grands ongulés, sur la végétation et sur quasiment toute la faune d’un territoire. En Europe de l’Ouest, le lancement d’études analogues s’impose.

L’évidence est là : grâce à sa plasticité et au retour à la nature d’espaces de plus en plus grands, le loup poursuivra sa progression en Europe. Ce phénomène n’est pas bien vu de tous. Attirant l’attention des médias et des pouvoirs publics, le prédateur déchaîne les passions, ce qui est une belle illustration du fait que les questions écologiques et les choix sociétaux sont étroitement imbriqués. Les mobilisations actuelles pourraient avoir un double effet : faire du loup… un bouc émissaire et détourner le regard des gens de cette nature qui redevient sauvage. »

LBDA: Si on le laisse revenir: la préfète de la Meuse a délivré à trois éleveurs de ce département une autorisation de «tirs de défense» contre le loup, dans un département fraichement reconquis, qui n'est pas encore une ZPP, une zone de présence permanente...

Ajout du 1 septembre 2014

Meuse : autorisation de prélèvement d’un loup

Un arrêté du 29 août 2014, valable un mois autorise le prélèvement d’un loup en Meuse sur les communes de Baudremont, Belrain, Gimecourt, Lavallée, Levoncourt, Nicey-sur-Aire, Rupt-devant-Saint-Mihiel, Ville-devant-Belrain et Villotte-sur-Aire.

Selon le communiqué de la préfecture, cette décision intervient après une attaque commise dans la nuit du 26 au 27 août portant le nombre d’ovins tués dans le département à près de 70 depuis l’arrivée du loup en octobre 2013. Le 17 août 2014, un loup aurait tué un veau qui venait de naître et blessé sa mère dans une exploitation à Courcelles-sur-Aire.

Le président du Conseil général de la Meuse, Christian Namy (UDI) n’aura pas besoin de mettre ses menaces à exécution : « Si une réponse n'est pas apportée dans les meilleurs délais, les éleveurs prendront eux-mêmes le dossier à bras le corps et croyez-moi, je serai avec eux »

Le contexte du retour du loup en Wallonie

Lire aussi

Commentaires