Pyrénées : ne pas compromettre les efforts sur une douzaine d'estives

« Les dommages ont eu lieu principalement sur les départements de l'Ariège et des Hautes-Pyrénées et en grande majorité sur une douzaine d'estives. »

Dégâts des ours - Le 31 mars 20104, le préfet de la région Midi-Pyrénées communiquait le bilan des dommages d’ours sur le massif des pyrénées françaises en 2013.

Analyse quantitative

« Les dommages imputés aux ours diminuent cette année avec 171 animaux indemnisés sur le massif des Pyrénées françaises. (...) Le nombre de dossiers enregistrés est relativement stable depuis 2010. En revanche, cette année le nombre de dossiers imputables à l'ours a sensiblement diminué.»  

Plus (+) d’ours (25 au lieu de 22) et moins de dommages (une diminution de 37% ), l’information est confirmée. Il doit bien y avoir une raison. Cette raison est évoquée si on lit entre les lignes...

« Sur le département de la Haute-Garonne, on peut remarquer que les dommages sont en forte régression et ce, malgré une zone de grande présence ursine. Sur certains secteurs de ce département, l'utilité d'un gardiennage lié à l'utilisation de chiens de protection et à un regroupement nocturne systématique des bêtes a pu être démontrée.» 

Le préfet de région confirme donc que la protection des troupeaux EST efficace. Outre l’analyse quantitative des dommages occasionnes par les ours, plusieurs autres informations méritent d’être analysées plus en profondeur.

La localisation des dommages

« Ces dommages ont eu lieu principalement sur les départements de l'Ariège et des Hautes-Pyrénées et en grande majorité sur une douzaine d'estives. »

Le rapport 2013 de suivi des ours dans les Pyrénées publié quelques jours plus tard apportait un tout petit plus de précision :

« Les dommages ont eu lieu principalement sur le département de l’Ariège avec cinq estives particulièrement concernées dans le Couserans. »

Ma curiosité a été directement éveillée : Quelles sont ces 12 estives montrées du doigt par le préfet, ces 5 estives du Couserans et pourquoi sont-elles « particulièrement concernées » ?

Analyse quantitative

La buvette posait la question : "Il serait intéressant de les identifier et de connaître les moyens de protection mis en place? S'il y en a! "

J’appelle donc l'administration compétante, me présente et explique que je cherche à identifier les estives évoquées. Je perçois un léger malaise et l’interprète de suite : Pourquoi me donnerait-on plus d’informations sur les estives touchées que les deux communiqués ? La réponse est très diplomatique : « Afin de ne pas compromettre les efforts en cours, entrepris par les différents acteurs pour diminuer les dommages sur les estives pyrénéennes, nous ne désirons pas qu'elles soient montrées du doigt individuellement. »

Le sujet est visiblement sensible : il ne faut pas les nommer, histoire de ne pas voir les éleveurs refuser tous les moyens de protection en bloc. L’intention est bonne, certes, mais le refus de se protéger, n’est ce pas ce qui se passe actuellement dans les faits ? Les estives à problèmes ne sont-elles pas celles des derniers irréductibles éleveurs récalcitrants aux moyens de protection ?

Si les dommages diminuent alors que le nombre d’ours augmente, c’est sans aucun doute parce que les moyens de protection sont efficaces et font diminuer les dommages, et que sans doute, chaque année, lassés des pertes encourues, certains éleveurs franchissent le pas et adoptent berger et/ou patous et/ou regroupement nocturne.

Le préfet ne dit rien d’autre quant il écrit « l'utilité d'un gardiennage lié à l'utilisation de chiens de protection et à un regroupement nocturne systématique des bêtes a pu être démontrée. » Or pas de patous et de regroupement sans berger. De plus en plus de troupeaux sont donc gardés.

Je cherche donc à savoir ce que mon interlocuteur entend par « Afin de ne pas compromettre les efforts en cours» : Je demande donc si les « efforts en cours » portent sur l'amélioration des moyens de protection mis en place ? Après un court instant de réflexion, la réponse qui m’a été donnée était claire : « Non, l'effort porte sur l'acceptation et la mise en place de moyens de protection.... ». Un long silence a suivi. Ce silence était pour moi synonyme de « ai-je été bien clair? ».

Il est donc évident que les éleveurs qui utilisent les estives en question ne protègent pas leurs troupeaux.

Même démarche auprès d'une association. Une dame, occupée, me demande de leur envoyer un mail avec ma demande, ils me rappelleront avant 14 heures (le 15 avril). J’attends toujours leur appel.  Mon « je cherche à identifier ces estives » a sans doute été déterminant dans l’absence de réponse. Le sujet est définitivement trop sensible, "ne pas compromettre les efforts". 

Mais à l’idée d’une bonne bière belge bien fraiche au bar de la Buvette, un mien lecteur ne résiste pas à m’envoyer ce que je lui ai demandé, il suffit de demander: La liste des constats 2013 par département!

Dans les tableaux excel (qui concernent l'Ariège et la Hautes-Pyrénées) il y a une colonne "troupeau gardé" dont les cellules comportent ou "oui" ou restent dramatiquement vides.

Prenons une des douze estives où il y a le plus de dégâts, au hasard : Sentein, là où l'on décore la route avec un "Mort aux ours" devant l'Office du Tourisme ! Choisissons un cas extrème, le propriétaire qui a subit le plus grand nombre d'attaques, appelons le "Maurice". Sur les 11 dossiers ouverts : 

  • 1 seul comporte un "oui" dans le champ "troupeau gardé".
  • pour les 10 autres, pas de "oui" (mais pas de "non" non plus, sensible vous dis-je!)

PeanutsIl est donc assez facile d'en déduire que pour 10 de ces dossiers, il n'y avait pas de gardien (ni berger, ni chien, ni regroupement nocture), bref nada, des clous, peanuts. C'est facile à analyser.

Pour le dossier restant de Maurice, celui équipé d'un "oui" de protection, comme pour toutes les autres attaques sur des "troupeaux gardés" des autres propriétaires des "estives particulièrement concernées", il est impossible de connaître l'aspect qualitatif, de savoir COMMENT le troupeau était gardé, sans questionner le fonctionnaire qui s'est chargé du constat ; autant dire mission impossible, devoir de réserve!

Comment savoir s'il y avait un ou plusieurs chien de protection? Comment savoir combien de brebis par patou? Y avait-il une berger sur place ou pas, un ou plusieurs aide-berger? Les brebis étaient-elles regroupées nuitamment (;-) ? Il n'y a aucune donnée qualitative publique, ce qui laisse le champ libre aux déclarations publiques les plus saugrenues dans la presse locale ou nationale. Maurice pourrait très bien dire (et d'ailleurs, il ne s'en prive pas) : "malgré toutes les mesures de protection que j'ai mis en place..." ou "vous voyez que la protection, ça ne marche pas !" Il est tout simplement impossible de prouver (dans ces tableaux) que ces champions de la protection nous font prendre leurs vessies pour des lanternes.

Or, ces informations, certes sensibles, sont indispensables pour analyser la véracité et la qualité de la protection. Maurice et ses collègues se comportent-ils en bon père de famille? Non. Sans cela, comment éviter que des éleveurs qui pratiquent la table ouverte et offrent l'apéro à l'ours (ou au loup) se prétendent victime des prédateurs, malgré tous les efforts consentis.

Les seuls qui connaissent ces informations sont ceux qui ont rédigés les rapports. Et les trois citations ci-dessus (en bleu) nous apportent les réponses : Il y a une douzaine d'estives à problème qui ne pratiquent aucune protection correctement !

Je me souviens des conclusions d'un rapport1 à propos du loup :

"Des limites dans la procédure d’indemnisation sont également pointées par O. Guth et P. Bracque dans leur évaluation du plan d’action loup 2004 – 2008 : ils énumèrent des propositions visant à améliorer l’efficacité du plan d’action. L’une d’entre elles consiste à associer indemnisation et mesures de protection. Ils émettent l’idée que l’indemnisation devrait porter plutôt sur le nombre d’absence de victimes que sur le nombre de victimes et devrait ainsi favoriser les éleveurs ayant adopté des mesures de protection.

Il est temps de conditionner l’indemnisation des dommages à la mise en place de moyens de protection contre la prédation.

A force de manger tous les chocos-dédommagements et d'accuser l'ours, tu pousses le bouchon un peu trop loin, Maurice!

1. Extrait de : Évaluation de l’impact socio-économique du loup sur les systèmes pastoraux dans les Alpes Françaises. Rapport de Phase I : Quelle part du facteur loup dans l’évolution du pastoralisme ? Conclusions du point Impact direct et indirect des prédations sur les troupeaux. Décembre 2010, Benoit Grandmougin, Owen Le Mat, Brice Amand & Claire Duprez (ACTeon), Coralie Mounet (Cemagref).

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