Comportement naturel

Témoignage de Christien Mouw (Pays-Bas)

Brebis-pays-basPays-Bas - Nous sommes maintenant en juin et passons progressivement du printemps vers l'été. La nourriture abondante que le terrain offre au troupeau de moutons rend le travail très agréable pour nous, bergers. Depuis le sommet d'une colline couverte de callune je regarde la verte vallée où les brebis et leurs agneaux paissent tranquillement et mes pensées se tournent vers les questions que les médias m'ont souvent posées ces derniers temps, concernant le retour du loup dans notre pays. Notamment ce que ce retour pourrait bien signifier pour les bergers et leurs moutons. Ma réponse est brève et claire : je n'y vois aucun invonvénient.

Cela nécessite une explication. Et bien, pour commencer le loup craint l'homme beaucoup plus que ce dernier aurait besoin de craindre le premier. Le loup est un animal naturellement farouche et timide, qui prendra normalement la fuite face à l'homme, donc aussi face aux bergers qui mènent leurs troupeaux sur le terrain. L'on craint souvent que le loup tentera de voler des moutons - et notamment des agneaux – dans le troupeau. Je suis fermement convaincue que cela n'arrivera pas simplement comme ça, à moins qu'il n'y ait un mouton ou un agneau faible et malade dans le troupeau, qui reste loin derrière. Mais ça, c'est la nature aussi, n'est-ce pas?

J'aimerais poser, aux médias et à vous, la question suivante : "Pourquoi craindrions-nous le loup alors que nous n'avons aucune raison manifeste de le faire, alors que nous passons à côté de choses anodines pour l'homme qui sont cependant des dangers mortels pour le mouton?" Il nous est arrivé à plusieurs reprises de perdre un mouton qui avait mangé trop de prunus (cette espèce contient du tannin, une substance toxique)1. Une fois, j'ai aussi perdu un animal d'un an qui avait mangé un champignon toxique, et mon fidèle berger malinois a failli succomber à un combat avec un renard.

Donc qu'en est-il de ce loup "dangereux"? Le syndrome du petit chaperon rouge est-il si profondément ancré en nous que nous avons perdu tout sens de la réalité en ce qui concerne le comportement naturel de cet animal mystérieux?

Dans ce cas, il est est grand temps que le loup revienne ! Espérons qu'il parviendra à ramener l'homme occidental dénaturé plus près de la nature, de lui donner une impulsion pour retourner dans les forêts. Ne serait-ce que par curiosité, dans l'espoir de trouver un indice de présence du loup, une empreinte ou une crotte laissée sur un chemin.

Non, soyons réalistes, laissons la nature elle-même décider si le temps est venu pour le retour du loup. Et laissons de côté tous ces chimères curieux et injustes qui ont créé le mythe qui entoure le loup. Saluons le loup avec joie et souhaitons-lui la bienvenue dans notre pays !

Nous n'allons tout de même pas, à titre préventif, tuer tous les prunus, tous les champignons et tous les renards ! Où irions-nous ? On n'en verrait pas la fin !

Ces dernières semaines j'ai observé quelque chose dans le comportement de nos agneaux qui confirme mon point de vue à ce sujet. Quelques agneaux nouveaux-nés ne pouvaient pas être nourris par leur mère, qui n'avait pas ou pas assez de lait. Des amis, se sentant impliqués dans la vie du troupeau, les ont adoptés et élevés chez eux au biberon. Parmi ces agneaux il y avait des jumeaux qui ont bien grandi avec ce régime. Une fois qu'ils étaient assez grands et forts pour suivre le troupeau, ils l'ont rejoint. Mais il s'est avéré très rapidement que ces deux agneaux avec leurs peaux blanches comme neige étaient toujours loin derrière, ne montrant aucun lien affectif avec le troupeau. Ces "petits blancs", comme je les appelais, étaient socialisés entièrement et seulement l'un à l'autre. Ils n'avaient rien à faire du troupeau et n'ont pas développé de lien avec lui. Leur intégration et le fait de suivre les autres moutons n'a pas pu se développer.

La semaine dernière j'ai assisté à un évènement contraire. Une des brebis restait soudainement derrière le troupeau. Apparemment elle était tombée malade et devenue trop faible pour le suivre. Finalement elle s'est couchée à un endroit sûr et abrité, où elle restait tranquillement, n'ayant pas la force de continuer. Jusque-là, son agneau était resté avec elle, même quand elle s'est couchée.

Ce qui a suivi restera gravé dans ma mémoire ! Le troupeau a quitté le petit pré où il avait brouté, alors que la brebis malade restait couchée. Quand l'agnelle a vu cela, elle a semblé prendre une décision impulsive. Elle a quitté sa mère, et a rejoint le troupeau en trottinant. J'étais très étonnée. Cette agnelle a senti que quelque chose n'allait pas avec sa mère et a choisi instinctivement la bonne voie, celle de suivre le troupeau. "Maman n'en peut plus" a-t-elle du se dire, "donc je vais devoir continuer seule."

Une agnelle comme elle a une chance de survivre dans la nature et ne sera pas facilement la  proie d’un prédateur. Elle montre un comportement complètement naturel dans un environnement qui l'est tout autant. Nous pouvons laisser une telle agnelle suivre le troupeau sans soucis.

A vous de voir si vous trouvez ou non le retour du loup dans notre pays opportun. Mais tenez compte de l'histoire évoquée ci-dessus dans votre décision.

Christien Mouw

ChristienMouwChristien Mouw est bergère. Depuis plus de 20 ans, elle fait paître ses brebis sur l’Elspeetse heide, au centre des Pays-Bas.

1 Note du traducteur : l'auteur ne précise pas s'il s'agit du merisier à grappes, Prunus padus, espèce indigène européenne ou du cerisier noir, aussi appelé cerisier d'automne ou encore cerisier tardif, Prunus serotina, espèce importée d'Amérique du Nord.

Source : De Veluwenaar.
Traduction : J. Timmer

Commentaires