Michel Terrasse : Des vautours devenus prédateurs ?

par Michel Terrasse

Bref historique de la situation des Vautours fauves en France

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Michel Terrasse - photo LPO

Les Vautours fauves occupaient originellement tous les massifs montagneux du sud de la France (Corse exceptée). Suite à divers changements dans la pratique de l’élevage et à diverses menaces (nourriture moins accessible, présence de poison pour éliminer les carnivores , chasse et destruction directe…), ces oiseaux nécrophages ont peu à peu disparu de leurs anciens territoires et seule subsistait en 1960 une petite population dans les Pyrénées occidentales estimée alors à une trentaine de couples reproducteurs.

À cette époque, les vautours bénéficiaient dans leurs territoires d’une image très positive, étant considérés depuis toujours par les bergers comme des équarrisseurs naturels dont ils appréciaient les services de nettoyeurs gratuits des pâturages.

Les vautours avaient souffert jusqu’à la première moitié du 20° siècle de destructions systématiques (ils étaient tirés sur les sites de nourrissage par des chasseurs de trophée…). Cela fut la cause d’une crainte absolue des vautours envers les hommes, et leur distance de fuite était très grande jusqu’aux années 80. Il était exceptionnel d’assister (sauf de très loin) à une curée de vautours et les bergers eux-mêmes qui les respectaient, n’avaient jamais observé de près ce comportement spectaculaire : un groupe de vautours se nourrissant du cadavre déposé à leur intention.

Résultats d’une politique volontariste de conservation

Dans les Pyrénées

À partir des années 60, une série de mesures de conservation (reconnaissance officielle du rôle des vautours et leur protection en France, interdiction et contrôle du poison, nourrissage artificiel grâce à des charniers dans les Pyrénées, campagne éducative etc) allaient inverser le cours des choses. Les vautours recolonisent lentement leurs anciens territoires et à partir des années 90, ces nourrissages d’appoint, devenus inutiles sont fermés dans les Pyrénées.

Dans le sud du Massif Central et des Alpes

Dans le sud du Massif Central (Grands Causses) et des Alpes (Baronnies Drômoises et Canyon du Verdon) d’ambitieux programmes de réintroduction voient le jour à partir des années 80. Leur succès est salué au plan mondial comme l’un des plus spectaculaires dans le domaine de la défense de la biodiversité.

Aujourd’hui, la population de vautours fauves habitant notre pays est supérieure à 1500 couples, ce qui fait de la France (avec l’Espagne) l’un des pays les plus favorables à cette espèce nécrophage. La situation souvent catastrophique de ces espèces au plan mondial, confère une responsabilité majeure à notre pays pour leur conservation et leur gestion.

Les vautours et la gestion de leurs ressources alimentaires

Ignorés par la loi qui encourageait l’enfouissement des carcasses ou leur incinération, jusqu’ à 1998, les vautours ont repris en France leur place habituelle d’équarrisseurs naturels. Leur régime alimentaire basé essentiellement sur la consommation des cadavres d’ongulés sauvages ou domestiques, les ont fait reconnaître depuis des millénaires comme les nettoyeurs des pâturages, faisant disparaître les traces de la mort et empêchant ainsi la propagation des maladies contagieuses.

Les réglementations française (arrêté ministériel du 7 Août 1998) et européenne ont intégré ce rôle des vautours, et des placettes d’alimentation ont été aménagées depuis plus de 15 ans afin de faciliter la consommation des cadavres des élevages, quand les bergers en ont fait la demande. En échange ceux-ci sont exonérés de 60 % du montant d’une taxe d’équarrissage obligatoire. Ce système fonctionne très bien et comporte de nombreux avantages, dont l’un des principaux et de recréer des relations directes favorables hommes vautours.

Comment peut naître cette impression de vautours devenus prédateurs ?

Il faut essayer de redéfinir les grands traits de la nécrophagie (le fait de se nourrir de cadavres), ceux de la prédation et les limites respectives de ces deux modes de recherche d’une alimentation carnée. En ne prenant en compte que les nécrophages stricts (les vautours) et une famille de rapaces prédateurs de grande taille, les aigles par exemple, que peut-on retenir pour l’essentiel ?

La première chose est le stimulus déclencheur : chez les nécrophages ce sera l’immobilité de la ressource potentielle qui incitera le vautour à descendre (s’il est en vol) ou à s’approcher. Toute immobilité de plusieurs heures est suspecte pour un vautour : il peut s’agir, soit de la mort de la victime convoitée, soit d’un animal immobilisé par un lien quelconque, par des ronces, prisonnier de la boue ou victime d’une affection le privant de liberté. Dans cette dernière catégorie, figurent nombre de troubles post-partum, la mise bas pouvant s’accompagner de la présence de jeunes morts nés, à demi expulsés (dans ce cas la mère peut être blessée ou sanglante et sa paralysie ne fait que tromper les vautours).

La présence de placentas expulsés au moment de la naissance rend les vautours particulièrement intéressés par l’époque des mises bas. Cela devrait inciter les éleveurs durant ces moments difficiles et dangereux, à ne pas laisser leurs animaux seuls et en zone de montagne. Cela est d’autant plus vrai que des races de vaches peu adaptées à la montagne ont remplacé les anciennes bêtes plus plastiques dans les régions accidentées mais aux carcasses moins rentables et quand elles sont fécondées grâce à des taureaux dits « culards », l’expulsion du veau sans assistance technique ou vétérinaire, aboutit une fois sur dix à un risque de perte dont les vautours ont appris à profiter.

Les mises bas normales se passent cependant bien dans la plupart des cas et malgré la proximité des vautours. D’innombrables témoignages avec films montrent des brebis agnelant, entourées de vautours mangeant les placentas, sans aucun risque pour les agneaux nouveaux-nés.

À l’inverse un Aigle va sélectionner une proie avec des critères basés sur les meilleures possibilités de l’approcher et de la capturer mais le mouvement de sa fuite, blocage chez le vautour devient stimulus pour déclencher l’attaque. Les outils de l’Aigle (comme de tout prédateur) sont au service d’une capture réalisée dans les meilleures conditions et si les serres des rapaces chasseurs sont d’excellentes armes pour capturer et maintenir puis mettre à mort, celles des vautours, adaptées par des millions d’années d’évolution, sont simplement capables de soutenir le poids de l’oiseau, et éventuellement de bloquer une partie du cadavre pour s’en repaître grâce à un bec assez puissant pour déchiqueter les tissus résistants. Ces pattes puissantes aux ongles assez faibles sont incapable de mettre à mort.

Enfin les aigles, vrais prédateurs sont capables en période de disette ou d’échec à la chasse, de se nourrir de cadavres et de devenir nécrophages. Les vautours ne s’éloignent de la nécrophagie qu’exceptionnellement quand des conditions particulières donnent à un animal encore vivant une apparence de mort ou dans des cas de pathologie extrême, souvent liés à la période des naissances.

Un malentendu grossi par la presse ?

On a vu que les placettes d’alimentation, en familiarisant les vautours avec les éleveurs, permettent à ces derniers, en plus d’y trouver un avantage financier non négligeable, d’apprendre à connaître les vautours et même à les apprécier (écotourisme pratiqué souvent dans ces fermes d’élevage où les vautours jouent un rôle important).

Il faut admettre que des éleveurs, ne connaissant pas les vautours, qui découvrent un festin de charognards (surtout s’il s’agit d’un animal qui était encore en bonne santé apparente quelques heures auparavant), puissent se laisser impressionner et inquiéter par la violence d’un repas de vautours, ayant parfois perdu toute crainte de l’homme.

Le rôle d’un expert vétérinaire indépendant est à ce stade capital. Lui seul pourra si les constats sont faits à temps, tirer les conclusions qui permettent de faire la lumière sur les causes de la mort et sur le rôle des vautours.

Il faut hélas reconnaître, que les journalistes, souvent les premiers alertés et de plus friands de ce genre de nouvelle, n’hésitent pas pour la plupart d’entre eux à entériner les dires de l’agriculteur,  et à condamner sans aucune preuve les vautours. On arrive parfois à une véritable manipulation des faits et le résultat ne se fait pas attendre. La rumeur des « attaques » de vautours est lancée, confortée voire confirmée et s’alimente elle-même et par un effet « boule de neige » qui ne laisse plus aucune place au message rationnel et objectif. Les vautours, deviennent sous l’effet multiplicateur de cette presse mensongère, les animaux dangereux qu’il est indispensable d’effaroucher ou pire de limiter.

Par ailleurs, dans le traitement de l’information, nous sommes certainement confrontés à une presse en recherche de sensation qui fait l’affaire de lobbyistes qui n’hésitent pas à alimenter leurs rouages afin de faire reconnaître des préjudices économiques à l’élevage imputables à l’intervention des vautours et ceci pour légitimer des revendications d’indemnisation.

Il faut bien avoir présent à l’esprit, face à ce phénomène difficilement maîtrisable, qu’aucune preuve n’a jamais pu être apportée à ces hypothèses d’attaques et qu’aucun fait démontrant que les vautours sont devenus prédateurs n’a pu résister à un examen critique.

Michel TERRASSE, le 23 Juin 2014

Membre expert auprès du Comité Français de l’UICN ( Union Internationale pour la Conservation de la Nature), de la Commission de Sauvegarde des Espèces (SSC Commission), du Conseil Scientifique (Advisory Committee), de la Vulture Conservation Foundation



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