Dans mon jardin à la francaise

Jardin à la française
Plan du jardin du château de Versailles

par Frédéric Vigne

Dans mon jardin à la Francaise, tout a une très belle ordonnance. Les perspectives sont plus vraies que nature et les essences qui poussent offrent ce qui se fait de mieux en matière de paysage ouvert.

Les oiseaux sont conviés à chanter, car il y a des oiseaux dans ma Nature.

Il y a des collines -une, en fait- dans le lointain, et de part et d'autre d'une immense statue qui rappelle les grandeurs de la Grêce et de Rome, une petite forêt dont le sous-bois ne comprend aucune espèce nuisible.

Sur les fresques murales et les tableaux anciens des longs couloirs du château, on peut voir toutes sortes d'animaux sauvages. Il y en a beaucoup moins dans mon jardin à la Francaise, évidemment. Quelques ecureuils, qui furent jadis l'emblème de Monsieur de Fouquet en son chateau de Vaux-le-Vicomte, gambadent parfois sur le gravier entre les allées de buis. Il y a huit jours, on a apercu deux chevreuils à l'orée du petit bois, à l'aube, près de la statue greco-romaine. Ils méditaient peut-être en secret sur les mondes disparus. Depuis, plus rien.

Les renards, qui vagabondaient aux environs depuis des millénaires, ont finalement été régulés car mes paons, introduits il y a trente ans par mon père pour me faire plaisir, ne pouvaient pas s'égayer librement dans les allées du parc à l'Anglaise au pied de la colline, où je controle un espace que j'ai voulu sauvage. Mon père y a a mis trois sequoias, des sycomores d'Amérique du Nord et un gingko biloba. J'y ai rajouté, il y a plus de vingt ans, des cerisiers du Japon et plus recemment des cèdres. Mon père a abattu la plupart des vieux chênes, sauf quatre ou cinq, conservés pour donner de la diversité à l'ensemble, comme dans une vraie forêt. Pas question de tailler les arbres, évidemment, mais on retire tout le bois mort ainsi que toutes les broussailles. Il ne faut pas que ça ait l'air sale, ça ne serait pas naturel. Je fais très attention a préserver les équilibres naturels de ma forêt.

J'ai aussi fait en sorte de piéger tous les blaireaux, car leurs terriers ruinaient l'harmonie de l'ensemble. Je tiens a ce que tout soit authentique et ces maudites bêtes fouisseuses n'y entendaient rien.

Il y a aussi de l'eau dans mon vaste jardin à la francaise. Une petite cascade coule joliment depuis la colline à la statue. Il a fallu de gros travaux pour créer quelque chose de tout a fait naturel, là aussi. Il y a même des jeux d'eau d'un magnifique effet dans un grand bassin ou nagent des poissons multicolores venus d'Extrême-Orient, sous les nénuphars. L'ancien ruisseau qui passait là depuis des temps immémoriaux ne contenait que des grenouilles et quelques truites, mais mon grand-père a mis bon ordre à tout ca, juste après la guerre.

Quand on regarde les fresques du château, on peut voir des martin-pêcheurs sur les bords d'un ruisseau. Il n'y en a plus un seul. C'est dommage. Je ne sais pas pourquoi il n'y en a plus. Je vais essayer d'en réintroduire. Qui sait, peut-être même que dans le cadre de la protection de la biodiversité, à laquelle j'attache énormement d'importance, je pourrai obtenir des subsides de l'Etat?

Dans les prairies du domaine, il y a des moutons. C'est moi qui les ai mis, car ils entretiennent les espaces ouverts. Désormais, l'espace est tellement ouvert qu'il n'y a plus un arbre et plus un buisson. On voit loin, même de nuit.

Je suis vraiment fier de mon jardin à la Francaise. La Nature, quand on sait l'organiser, donne le meilleur d'elle-même.

Ce qu'il faut, c'est savoir réguler les choses comme elles doivent l'être. Et pour ca, notre génie national n'a pas son équivalent. Monsieur Le Nôtre pour les jardins et Monsieur de Colbert pour l'organisation de l'Etat nous ont légué un héritage dans lequel nous continuons a puiser une source continuelle d'inspiration.

Des générations de commis de l'Etat, devoués à l'oeuvre bienfaitrice et organisatrice, nous ont permis de mettre de l'ordre et de la raison là où ne régnait avant que foisonnement et anarchie.

Une saine pensée en amont, une bonne chaine de commandement et une exécution scrupuleuse des consignes en aval, et cela donne le meilleur exemple d'organisation des choses de la Nature qui se puisse trouver.

Le jardin à la Francaise est le produit du pays le plus administré du monde occidental et il a pris, au fil du temps, les proportions du pays lui-même.

La froide raison a tué toute sensibilité, la Nature n'est plus guère qu'une vieille église vide et délabrée où la statue de platre de la Vierge Marie -Mere Nature, faut-il le rappeler- est gangénée par l'humidité.

Le concept a fait école à l'étranger, en Amerique par exemple, et l'un des héritiers de M. Le Nôtre a repris le concept en l'ameliorant fortement et en le réexportant, pas très loin de Vaux-le-Vicomte où il a vu le jour.

Son nom? Disneyland. Il y a des biches, des ours, des singes et des lions. Mais ils sont en plastic ou en peluche.

Frédéric Vigne
Free-lance photographer

Lire aussi, sur le même sujet

Commentaires