Le monde sauvage peut-il vraiment mettre de côté la moitié de la planète au profit de la vie sauvage ?

L'éminent biologiste, spécialiste de l'évolution, E.O. Wilson propose une vision audacieuse pour sauver la Terre d'une extinction de masse d'ampleur cataclysmique : retrancher la moitié de la planète pour la placer sous une protection permanente au profit des 10 millions d’autres espèces.

par Tony Hiss (1)

EO Wilson
Edward Osborne Wilson, né en 1929 à Birmingham, Alabama,
est un entomologiste et un biologiste connu pour son travail en évolution et sociobiologie.

"Les batailles sont là où l'on a du plaisir", dit E.O.Wilson, le grand biologiste spécialiste de l'évolution, "et là où les avancées les plus rapides sont faites". Nous étions assis dans les rocking-chairs surdimensionnés d'un cottage au nord-ouest de la Floride avec deux vastes porches et un litre et demi de glace au beurre de pécan dans le congélateur, le péché mignon de Wilson. Il m'avait invité là pour voir ce qu'il considère comme une approche nouvelle de l'Environnement, un nouveau Graal en matière écologique qui, naturellement, n'irait pas sans luttes.

Wilson, 85 ans, est l'auteur de plus de 25 livres, dont beaucoup d'entre eux ont changé la compréhension scientifique de la nature humaine et ont uni dans un ensemble chaque parcelle de vie sur la planète.

Connu comme le père de la sociobiologie, il est aussi acclamé comme un champion de premier plan de la biodiversité. Wilson a inventé le mot "biophilie" pour suggérer que les gens ont une affinité spontanée pour les autres espèces, et son expression désormais largement acceptée des "ilots de biogéographie" tend a expliquer pourquoi les parcs nationaux et autres paysages confinés perdent inévitablement des espèces. Il a grandi autour de Mobile, en Alabama, et a passe 60 ans a Harvard, mais il continue a se qualifier lui-même de "gars du sud qui est monté dans le nord pour gagner sa vie". Il est courtois, pétillant, parle doucement, a une tignasse blanche indisciplinée et il est légèrement vouté a force d'avoir passé sa vie a examiner de petites choses - il est la référence mondiale absolue en matière de fourmis.

Wilson a gagné plus de cent récompenses scientifiques, dont deux Prix Pulitzer. Et il se pourrait que le projet le plus pressant a ses yeux soit sa quête en vue de réfuter les sceptiques en matière de conservation environnementale qui pensent qu'il ne reste plus grand chose du monde naturel qui vaille la peine d’être sauvé (2).

Au fil des 544 millions et quelques années depuis que les premiers animaux à coquille dûre sont apparus pour la première fois, il y a eu une lente augmentation du nombre et de la diversité des plantes et des animaux sur la planète, en dépit de cinq extinctions de masse. Le sommet de la courbe de la biodiversité coïncide peu ou prou avec le moment ou les hommes modernes ont quitte l'Afrique et se sont répandus autour du globe, il y a quelque 60 000 ans. Tandis que les hommes arrivaient, d'autres espèces s'affaiblissaient et disparaissaient, d'abord lentement, mais désormais avec une telle accélération que Wilson parle d'un "holocauste biologique" à venir, la sixième extinction de masse, la seule à ne pas être causée par un quelconque cataclysme mais par une seule espèce: l’homme. (3)

La moitié de la Terre

Wilson a récemment calculé que le seul moyen pour l'Humanité d'échapper à la sixième extinction de masse, aussi dévastatrice que celle qui tua les dinosaures il y a 65 millions d'années, était de retrancher la moitié de la planète pour la placer sous une protection permanente au profit des 10 millions d’autres espèces. "La moitié de la Terre", en d'autres termes, la moitié pour nous, la moitié pour eux. Une version de cette idée a déjà circulé parmi les spécialistes de l'Environnement depuis quelque temps.

"J'avais dans l'idée, depuis des années", me dit Wilson, "que les gens n'avaient pas pensé assez grand, même les environnementalistes. La moitié de la Terre est un objectif, mais la question est le chemin pour y parvenir, et de savoir si on peut créer une chaine de corridors environnementaux ininterrompus qui formeraient un ensemble, avec des tours et des détours, certains s'élargissant suffisamment pour devenir assez vastes pour recueillir la biodiversité des parcs nationaux. Des parcs d'un genre nouveau, qui ne laisserait pas les espèces s'éteindre".

J'ai aussi commencé à réfléchir à ces longues chaines de terres sauvages en termes de "Longs Paysages", et Wilson dit qu'il aimait l'idée qu'ils pouvaient aussi servir de soupape de sécurité lors du changement climatique. Ceux qui courent du nord au sud, comme l'initiative dans l'Ouest connue sous le nom de "Yellowstone-Yukon", pourrait permettre à la vie sauvage de migrer vers le nord au fur et à mesure du réchauffement, tandis que ceux qui iraient d'ouest en est pourraient permettre a cette vie d'aller vers l'est au fur et à mesure que son futur dans l'ouest deviendrait plus délicat du fait des sécheresses. "C'est pourquoi, quand cela existera réellement, dit Wilson, on sera tellement enveloppés, tellement entourés par ces corridors reliés les uns aux autres qu'on sera presque toujours soit dans un parc national, soit dans une portion de paysage qui conduit à un parc national".

MC DAvis
M. C. Davis

Cette vision de la division de la Terre par moitié est-elle seulement possible, me demandai-je, et de quoi aurait-elle l'air? La question m'amenait alors à travers les USA, jusqu'au ranch à bisons du Montana, à des corridors de vie sauvage naissants de Nouvelle-Angleterre; mais pour Wilson, le chemin vers une planète durablement à demi-protégée (quelque chose, pense t'il, qui pourrait être réalisé en cinquante ans) commence juste derrière notre cottage, près de la ville de Freeport, en Floride, dans une forêt en train d'être créée par M.C.Davis, un multimillionnaire qui a grandi dans une caravane et qui, jeune homme, faisait monter les enchères en jouant au poker.

Comme Wilson, M.C. Davis est un infatigable et courtois charmeur du sud. Mais Wilson lui-même pointe immédiatement une différence majeure entre eux: "Moi je ne fais qu'écrire au sujet du sauvetage de la biodiversité. Lui, il la sauve pour de vrai !"

L'idée de Davis est de ressusciter les "Piney Woods", l’écosystème traditionnel du sud-est des Etats-Unis. Les forêts de pins à longues aiguilles couvraient jadis 45 millions d'hectares, ou 60% du territoire, en un couloir quasi-ininterrompu à travers neuf états, de la Virginie à l'est du Texas. Cette forêt a été réduite de 97%, et il n'en reste guère qu'environ 1,5 millions d'hectares. C'est bien plus catastrophique que ce qui est arrive aux récifs coralliens (10 a 20% détruits) ou à la forêt amazonienne (un peu plus de 20%). Les grosses coupes ont commencé après la Guerre de Sécession et ont laissé derrière elles ce que les commentateurs ont appelé une "mer de souches". Une bonne partie a depuis été reboisée, mais sans les pins à longues aiguilles. A la place ont été planté en rang d'oignons des espèces de pins à croissance rapide destinées à l'industrie de la pâte à papier.

Longleaf
Une vision audacieuse de conservation appelle à un retour à une vaste forêt de pins des marais
au Sud des Etats-Unis. (Carlton Ward Jr.)


Davis, un négociant en bois brut et en droits de forage pétroliers et gaziers, qui a grandi à une centaine de kilomètres à l'ouest  de cette forêt, est jovial, amical, plein de force, l'air fripé, modeste. Mais dans les dix années passées, il a dépensé un demi-million de dollars par an à planter des pins à longues aiguilles et un autre demi-million dépensé dans d'autres forêts de pins à longues aiguilles.

M. C. Davis se souvient du moment ou il a eu sa révélation. Alors qu'iI était coincé dans un carambolage sur l'autoroute près de Tampa, il a vu une école secondaire avec un panneau "Séminaire de l'Ours Noir" et il a poussé la porte: "Il y avait un vieillard ivre, un politicien qui croyait qu'il y aurait eu foule, et un couple de Canadiens qui cherchaient un beignet et un café, et, sur l'estrade, deux femmes qui parlaient du sauvetage des ours noirs. Elles étaient fascinantes. Le lendemain, j'ai donné à ces femmes assez d'argent pour tenir les deux prochaines années, ce qui je crois les a terrifiées tellement ça venait de nulle part. Puis je leur ai demandé de me faire une liste de 100 livres sur l'Environnement, pour mon éducation personnelle. J'ai passé un an à lire Thoreau, John Muir, Ed Wilson. Puis j'ai commencé a acheter de la terre pour voir ce que je pouvais faire."

Si vous vouliez sauver les ours noirs de Floride, il était clair dès le départ qu'il fallait sauver les forêts de pins aux longues aiguilles, leur habitat favori. Un ours noir mâle adulte vagabonde sur peut-être 150 kilomètres carrés. Le nord de la Floride a déjà des gros morceaux de terres publiques plantées de pins à longues aiguilles: forêts nationales, forêts d'état, zones de protection de la vie sauvage, et dans l'ouest de Panhandle, la base aérienne d'Eglin, une immense zone qui avant la Seconde Guerre Mondiale était une forêt nationale. Si l'on pouvait ajouter assez de terres pour relier toutes ces pièces, alors on obtiendrait quelque chose de plus grand que les simples "timbre-poste" de Nature, comme les environnementalistes ont commencé à appeler les parcs nationaux. Le problème est que 120 kilomètres séparaient les deux premières forêts de pins protégées et qu'il en fallait 140 de plus pour rejoindre la troisième.

Comme il creusait plus avant la question, Davis réalisa que le littoral du sud-est est un haut-lieu de biodiversité, avec plus de 60 espèces différentes sur moins d'un mètre carré, ce que l'on ne croirait pas au premier abord tant une forêt de pins à longues aiguilles venue à maturité fait plutôt penser au jardin public d'une grande ville. Sans aucune intervention humaine, voilà une forêt avec de grands arbres droits, assez largement espacés, beaucoup de lumière, et des étendues herbeuses. Les branches se développent seulement au dessus d'un niveau dépassant la taille humaine, et à leurs extrémités sont disposées, comme des pompons, les aiguilles qui peuvent atteindre 60 centimètres de long. Sous les branches l'espace ouvert est tel qu'un faucon peut planer au travers.

Le plan de Davis était d'acheter et de reboiser l'espace ouvert à l'est d'Eglin et à l'ouest du corridor protégé de la rivière. La terre disponible était proche des zones humanisées, à moins de deux kilomètres des plages de sable blanc comme du sucre en poudre et des zones d'urbanisation rapide connues sous le nom de "Riviera des ploucs" (NDLB: d'après la chanson de Tom T. Hall "Redneck Riviera"), abritant des attractions comme un serpentarium, et qui dernièrement a été promue comme "la Côte d'Emeraude" (NDLB: Emerald Coast). Il n'y avait rien, cependant, et même de loin, qui ressemble à ce que Davis avait en vue, C'était plus lugubre qu'enchanteur, une série de plantations de cacahuètes abandonnées et d'improductives forêts destinées à l'industrie vendues à bas prix.

L'approche de Davis -la folie de M.C., comme les environnementalistes la surnommaient car elle leur semblait trop ambitieuse- était quelque chose venant des démonstrations que Wilson avait faites dans les années 60, comme quoi les "habitats-îles" perdaient de la biodiversité avec le temps. "Ed nous a démontré", me dit Davis, "que faire les choses en grand était notre seule chance. On marche tous sur ses traces, et il nous inspire tellement que des types comme moi font quelque chose."

Davis a acheté plus de 25 000 hectares de fermes à l'abandon, en ruine, et de forêts, une étendue de près de 10 kilomètres incluant à peine 750 hectares de pins à longues aiguilles dispersés en plusieurs morceaux. En fait, il commençait de zéro et "réensauvageait" sa propriété. Davis a nommé son étrange acquisition la plantation Nokuse. (Prononcez "No-Go-Si"). Nokuse signifie ours dans le langage des Indiens Muskogee, qui vivaient jadis ici, mais leur alphabet écrit ne comporte pas de 'G". Nokuse est le plus vaste projet de restauration privée à l'est du Mississippi.

Pour honorer Wilson, Davis a construit un "E.O. Wilson Biophilia Center" de 12 millions de dollars à une extrémité de Nokuse, ou des milliers d'élèves de primaire de 6 différents comtés environnants viennent gratuitement recevoir des cours ou ils peuvent tenir dans leurs mains des bébés tortues ou se faire prendre en photo devant la sculpture d'une fourmi géante.

Wilson voit Nokuse comme une pièce du "stade final de la conservation". En 1871, les Etats-Unis ont électrisé le monde en inventant les Parcs Nationaux, mettant de côté plus d'un million d'hectares, une surface plus vaste que le Delaware, pour créer le Parc de Yellowstone en temps que lieu de plaisir public. (Le monde compte de nos jours 5000 parcs nationaux parmi ses 200 000 zones naturelles protégées). Il y a un demi siècle, la vision s'est élargie. Le President Johnson signait le "Wilderness Act", qui pour la première fois protégeait la terre pour elle-même, créant le système des National Wilderness Preservation, des "aires non transformées par les hommes, ou l'homme est seulement un visiteur et ne reste pas." Cela fut fait en vue de "sécuriser la vie sauvage", Wilson l'appellerait "la conservation pour l'Eternité". Les 4,5 millions d'hectares protégés en 1964 ont maintenant atteint pres de 55 millions d'hectares, soit près de 4% du pays, grâce aux efforts de groupes de citoyens travaillant au profit du reste du vivant.

Le nouveau challenge, tel que Wilson le voit, est de relier entre eux les parcs nationaux, les réserves naturelles et les espaces restaurés pour "protéger à perpétuité la totalité de la faune et de la flore". Il est reconnaissant aux différents projets dans l'ouest, particulièrement l'initiative du Yellowstone-Yukon qui tend à joindre de vastes espaces des Etats-Unis et du Canada, et celui à la vision encore plus énorme du "Western Wildway", un arc de territoire tri-national le long des Rocheuses, du Mexique à l'Alaska, sponsorisé par le "Wildlands Network", un consortium de biologistes et d'activistes basé à Seattle.

Dans les schémas initiaux de certaines proposition des "noyaux et corridors", les corridors de connexion ont l'air étroits et frêles, comme les cellules du cerveau amalgamées ensemble par le câblage d'étroits synapses. Même le mot "corridor" semble restrictif et peu accueillant, rappelant plutôt les images de couloirs d'écoles ou d’hôpitaux, des non-endroits ou l'on ne s'attarde guère, sur le chemin de là ou on est à là où on veut vraiment aller. Le nouveau corridor des pins à longues aiguilles de Davis est plus qu'un lieu de transit. C'est un haut-lieu ou de nombreuses espèces sont si densément assemblées, et chaque hectare réensauvagé est une étape, de même qu'un port et un autoroute.

Tony Hiss

(1) Smithonian Magazine, septembre 2014

(2) NDLB: J’entend l’argument disant que tous les paysages de notre pays ont été modifiés par l’homme et donc qu’il n’y a plus de Nature en France, au sens premier. Et hop, le problème des revendications des environnementalistes extrémistes est réglé, plus besoin de protéger quoi que ce soit, l'agriculture s'en charge...)

(3) NDLB : Lire à ce sujet, l’excellent livre « De Darwin à Lévi-Strauss, l’homme et la diversité en danger » de Pascal Picq, j’y reviendrai prochainement.

Traduction F.V.

A quand un « Wilderness Act » dans la vieille Europe pour remplacer la "Stratégie Nationale pour la Biodiversité"?

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