Lettre du dernier des Mohicans à sa ministre de tutelle

Par Bernard Pesle-Couserend

Madame ma ministre de tutelle,

Bernard Pesle-Couserend
Le célèbre
Bernard Pesle-Couserend (BPC) que l'Albanie et le Kosovo nous envient. C'est lui qui a dit "Neurolinguiste? Mon cul!"

Tout d'abord, je vous demande par avance d'excuser mon éventuel manque de galanterie. Car mises à part quelques brebis que l'on me sert sur un plateau à la belle saison, je ne suis guère habitué à cotoyer au quotidien des mammifères de sexe féminin.

Ce qui me décide à vous écrire, c'est que je me suis aperçu que vous étiez ma nouvelle ministre de tutelle. Dans tous les sens du terme :

  • Tutelle de droit civil, celle qui concerne les enfants (oursons, mais l'Ours n'est il pas le double sauvage de l'Homme ?) qui ont été privés de la protection parentale suite au décès de leurs parents. Moi, c'est "seulement" ma mère qui a été froidement abattue à chaud. Mais chez nous les ours, c'est la mère qui assume l'intégralité de l'éducation des jeunes. Il parait, mais je maîtrise mal le sujet, que c'est parfois exactement la même chose chez l'Homme, quand le père largue la mère de ses (nombreux) enfants pour la remplacer par une plus jeune. Laquelle s'expose ensuite à connaître le même sort. Mais je m'égare...
  • Tutelle de droit public, administrative, lorsqu'on exerce une forme de contrôle et de pouvoir sur une institution publique. Et en tant que dernier dépositaire des gènes de ma lignée, ne suis-je pas une forme d'institution publique ?


J'ai appris par l'intermédiaire d'un journal parodique d'un autre journal autrement plus parodique, qu'un de mes congénères avait pris la plume pour vous écrire lui aussi, déjà. On m'a dit qu'à titre de plume, il avait utilisé celle d'un grand tétras.

Moi j'ai utilisé à cet effet une plume parmi d'autres extraites des croupions d'un troupeau de paons. Mais pas n'importe lesquels : les miennes viennent du pygidium des paons qui font la roue lorsque vous leur faites l'honneur de les rencontrer quand vous venez dans ma montagne. Vous permettez que je dise ma montagne ? Moi, j'y suis né, mon père également, contrairement à certains pigistes fielleux qui ne sont que des pièces de contrefaçon, rapportées, mal ajustées, qui le savent bien et en font un complexe d’infériorité générateur de haine. D'intéressants cas psychiatriques, assurément. Mais je m'égare à nouveau...

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Sur la base d'une plume par croupion de paon, je me suis constitué un stock important. C'est d'ailleurs impressionnant, le nombre de courtisans complaisants de tous horizons qui s'abaissent à des courbettes devant un/une ministre venu(e) raconter essentiellement n'importe quoi, du moment que ça plait à un auditoire minutieusement sélectionné. Ça doit en coûter du pognon, tout ces parasites. Si j'étais à la place de votre président, je réformerais tout ce fatras. Car entre les situations de rentes des uns et les subventions pléthoriques des autres, il y a des points de PIB à récupérer. Mais là aussi, je m'égare...

Le paon, c'était le vrai cauchemar de Darwin. Il ne comprenait pas que l'évolution ait pu permettre à un volatile encombré d'une telle excroissance plumeuse de perpétuer son espèce. C'était sans compter sur le pouvoir de la bassesse, la veulerie et le clientélisme électoral, qui sont des armes de survie autrement plus efficaces que les rangées de dents du requin blanc ou les serres de l'aigle royal (sans jeu de mots...).

A propos de serres et d'aigle royal, je discutais avec l'un d'eux il y a encore quelques jours. Il était littéralement pété de rire, lorsque je lui ai raconté que quelques bas du béret en gros manque de compétence et de notoriété accusaient le vautour fauve d'être devenu prédateur avec ses pattes de poulet... Du coup, il va mettre ses marmottes à l'abri. On ne sait jamais : si les vautours avaient l'idée saugrenue de les lui prédater, maintenant qu'ils se sont fait la main sur des bestiaux de parfois plusieurs quintaux... Mais là, je m'égare à nouveau, non ?

Revenons à nos moutons (humour plantigrade) : avec toutes ces plumes extirpées, j'ai de quoi écrire "Guerre et paix" de Tolstoï (+ de 1 900 pages au format Kindle quand même) en plusieurs langues.

A propos de guerre, quelques éleveurs-rentiers de brebis du secteur où ça pavane sec me l'ont déclarée, la guerre. Il parait que je décime (1 sur 10 donc) leurs troupeaux de moutons. D'abord, j'ignorais que ces troupeaux appartenaient à des hommes, étant donné que je n'ai jamais vu la queue d'un seul (mais il y a peut être une autre explication à ce point précis...) pour s'en occuper, les soigner, les garder...

Pour moi, ces brebis ne pouvaient être que "res nullius" comme disent les humains, vu qu'elles sont concrètement abandonnées. Qu'elle ne fut donc pas ma surprise d'apprendre que ces brebis errantes avaient des propriétaires ! Une quinzaine, tout au plus. Appellation d'Origine Protégée, à ce qu'il parait. Manifestement, l'appellation est beaucoup mieux protégée que les brebis qui la composent. Car si pour eux, des brebis livrées à elles mêmes ce sont des brebis correctement gardées, alors je comprends mieux pourquoi ils racontent que les chiens errants, ça n'existe pas...

Des chiens en maraude, j'en connais un paquet. Mais ils seront toujours moins divagants que les brebis qu'on laisse vadrouiller dans ma montagne. Propriétaire ou pas, pour moi, cela ne change pas grand chose : on me les laisse devant le nez. Donc lorsque j'ai faim de protéines, je me sers.

Moi je suis sur le terrain, contrairement aux prétendus propriétaires des brebis. Et des brebis qui se blessent, qui tombent malades, qui crèvent à petit feu et se font bouffer par toutes sortes d'opportunistes vertébrés et invertébrés, j'en vois presque tous les jours, 100 fois plus qu'il ne m'en faut pour couvrir mes besoins protéiques.

Du coup, bien que sans connaissances particulières en économie agricole, je m'interroge quand même sur la rentabilité de cette affaire. Comment est-il possible de retirer un quelconque revenu d'un bazar pareil ? Leur salaire, à ces éleveurs invisibles mais colériques, il provient d'où ? Parce que vous ne me ferez jamais croire que c'est avec ce qu'ils produisent qu'il s'en sortent ? Bénéficient-ils de la complicité de tous ces paons dont j'ai plumé le croupion ? Ça expliquerait, en tous cas, bien des pavanes et des bassesses. Mais je m'égare encore, probablement...

A propos de paix, abstraction faite des profiteurs irascibles précités, la mienne est totale. Royale même (je sais, c'est facile...). Un peu trop depuis trop longtemps, pour être franc. Car depuis que ma mère a été délibérément transformée en descente de lit, congelée, puis tardivement taxidermisée, je n'ai pas vu l'ombre d'une femelle sur mon territoire.

Miel-cremeuxJe suis confronté au problème inverse de mon collègue Pyros. Lui se plaint d'avoir les boules rouges à force de suractivité. Les miennes ressemblent davantage à des pruneaux confits dans du miel. Mais pas du miel liquide tel que vous l'étalez sur vos tartines. Non plutôt du genre de cette consistance de crème pâteuse et cristallisée que prend le miel vieilli. Nous les ours on aime bien utiliser le miel dans nos comparaisons, ça nous parle.

A minima, et après une telle période de disette, rencontrer ne serait-ce qu'une seule femelle serait déjà un soulagement extraordinaire. Toutefois, nous les ours avons un point commun avec les ex-futurs présidents et les futurs ex-présidents : nous aimons couvrir toutes les reproductrices potentielles situées sur notre territoire. C'est pourquoi je rêve de pouvoir en croiser plusieurs, bientôt.

Je vous saurais donc gré, en tant que tutelle du moment (j'ai souvent changé de tutelle...) d'intervenir en ma faveur pour me permettre de débuter enfin une vie sexuelle variée et épanouie, moi qui ai déjà 10 ans, ce qui est assez avancé pour un ours. Etre puceau à mon âge, c'est juste la honte. Heureusement qu'il n'y a que mon père pour le savoir... Lui aussi se morfond et ressasse tristement des souvenirs. Car le souvenir du bonheur, ce n'est plus du bonheur. Et depuis longtemps : 10 ans révolus.

Un poète français a dit que la femme était l'avenir de l'homme... Evidemment, je dois ma naissance à la décision d'une femme qui a eu le courage d'initier un programme de repeuplement de celles qui sont devenues mes montagnes. Ça je ne l'oublie pas. Mais quand même : plus le temps passe et plus je me dis que la femme n'est décidément pas l'avenir de l'ours. L'égalité entre l'homme et la femme se construit d'une curieuse manière : ce ne sont pas les hommes qui adoptent les qualités des femmes, ce sont les femmes qui égalent les hommes dans ce qu'ils ont de plus minable : leur pulsion pour le pouvoir et la destruction de la Nature, ce qui revient souvent au même. Du coup, je me dis que si l'avenir de l'homme passe vraiment par la femme, alors l'homme n'est pas sorti des ronces lui non plus. Mais si ça se trouve, je me suis encore égaré ? Ah ben non, en fait...

Ma solitude indiffère, ainsi que celle de mon père, que je n'oublie pas (mais lui, a eu la chance de connaître ma mère...).

L'exécution de ma mère, dernière femelle de sa lignée, avait provoqué un sursaut des autorités compétente de l'époque. Ma question est donc simple : que sont devenues, depuis, ces fameuses autorités compétentes ?

  • - Ont-elles été saisies d'une forte demande populaire exigeant de me laisser crever seul, et à laquelle un/une démocrate authentique ne peut que se plier ?
  • - Sont-elles toujours compétentes ?
  • - Sont-elles toujours autorités ?
  • - Ne sont-elles plus ni l'un ni l'autre ?

Pour moi qui vis sur le terrain, cette quatrième hypothèse aurait l'avantage d'expliquer l'émergence de roitelets de montagne (Homo subventionnus aeternalis) cumulant deux particularités : se croire tout permis et estimer que tout leur est dû : pas de contrat, pas de contraintes, juste du pognon.

Ne devait-on pas, en principe, mettre un terme aux subventions nuisibles à la biodiversité ? Comment un pays réputé civilisé peut-il en arriver à abjurer les règles démocratiques élémentaires ? Nous les ours n'avons jamais fait disparaître une seule espèce. Pas même une seule exploitation agricole. Alors voir les descendants des exterminateurs des bouquetins faire la roue lors d'un relâcher, juste pour se la péter pour les uns, dans la perspective de pouvoir les buter plus tard pour les autres, pardonnez-moi l'expression, mais ça me picote légèrement au niveau du scrotum...

Sexe oursCette indifférence à mon sort semble prouver que nous, les ours, avons autre chose que le miel en commun avec les abeilles : aux yeux des humains, nous ne sacrons que des reines. Ce que ma mère fût, une fois morte, évidemment. A l'époque de la parité érigée en dogme, il y a là quelque chose de paradoxal dans cette différence de traitement entre le dernier mâle et la dernière femelle.

Du coup, si ça ne tient véritablement qu'à cela, peut être serait-il préférable pour moi de devenir Cannelita ? Etant naturellement velu, j'ai même les qualité requises pour représenter mon pays à l'Eurovision. Reste à travailler la voix... mais le résultat ne pourra de toutes façons que difficilement être pire que celui des candidats précédents...

Dans cette hypothèse, madame ma ministre de tutelle, si vous pouviez, à défaut de courage politique, me communiquer l'adresse d'un chirurgien-plasticien esthétique, ce serait déjà un progrès...

Sincères salutations d’un célibataire malgré-lui aux roubignolles endurcies.

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