Vieilles forêts dans les Pyrénées et ailleurs: «L'ordre» de la nature

par Philippe Falbet

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Chaos. Photo Philippe Falbet

Autant de regards que de personnes

Je discute souvent avec des forestiers et toutes sortes de gens pour qui la vision des espaces forestiers est très différente de la mienne : Le milieu se referme ; autrefois, les prairies enjolivaient les collines, maintenant, la nature est à l'abandon ; une forêt en bonne santé est une forêt nettoyée de ses bois morts.

Pas plus tard que tout à l'heure, je conversais avec une personne d'un village voisin qui a travaillé 20 ans en forêt et qui me disait qu'il avait visité une forêt en dynamique naturelle, qui plus est réputée, cela avait été une très mauvaise expérience : tout ce chaos l'avait horrifié.

Chaos, m'exclamai-je ! une formulation négative du point de vue humain. Je comprend le plaisir à se promener dans une forêt au cycle maîtrisé avec des futs droits s'élançant vers le ciel, qui sont les forêts que l'on connait. Mais ne peut-on pas aussi accepter, même si on ne l'apprécie pas, la simple évidence du cycle naturel de la forêt ?

Une autre personne ayant rejoint la conversation intervient : Il connait bien les forêts, et en l'absence d'intervention humaine, des parasitoses ou champignons peuvent attaquer le milieu et le faire dépérir en un rien de temps.

J'ai tout d'abord réagi en demandant : Mais en fait, de quelles forêts parle t'on, de forêts déjà fragilisées dans leur structure ou d'écosystèmes qui fonctionnent naturellement ? 

La personne à côté de l'ancien forestier appuie alors son ami : L'homme doit entretenir la forêt et à ce titre, fait lui aussi partie du cycle. J'ai jugé inutile d'entamer un argumentaire plus profond, tant les opinions sont dissemblables, les sentiments que nous développons dans notre rapport à la nature étant profonds et anciens, le plus souvent très ancrés en chacun de nous.

L'on peut reprendre certaines formulations de François Terrasson, célèbre auteur de l'essai « la peur de la nature », et rétorquer comme lui : « vous aimez la nature ? Alors foutez-lui la paix ». Ou demander : « Etes vous déjà allés en Amazonie ? Il ne vaut mieux pas, vous allez détester ». Mais à quoi cela sert-il, sinon à monter le ton et se fâcher pour des visions différentes de la nature et de la vie, que l'on n'est pas obligé de développer à la buvette d'une fête villageoise ?

La forêt française : celle que l'on connaît

Il me parait tout à fait compréhensible d'exploiter la plus grande partie des massifs boisés de notre pays, et de destiner leurs bois à des usages divers et variés. La futaie jardinée ou irrégulière, permettant de meilleurs équilibres écologiques des boisements grâce à un mélange d'espèces et d'âges, semble être à peu près partout une solution écologique satisfaisante. Des organismes comme Pro Sylva ou le Réseau pour les Alternatives Forestières Relier, prônent une sylviculture proche de la nature en forêt exploitée tout en proposant des pratiques alternatives réalistes.  D'autre part, les friches abandonnées connaissent une recolonisation forestière sans précédent en raison de l'exode rural. Cette nouvelle ressource pourrait être valorisée, en bois bûche et en bois énergie (granulés ou plaquettes), à la condition de bien réfléchir les modes d'exploitations pour ne pas bouleverser les sols et les écosystèmes.  

Nous pourrions en rester là, la forêt française pourrait se limiter à ces simples constats.  Mais il y a un mais : La nature sauvage ne s'arrête pas aux frontières de l'Europe. De vieilles forêts existent en Rhône Alpes, dans les Vosges, en Corse, dans le massif central, sur le pourtour méditerranéen, dans les Pyrénées et ailleurs. Ce sont des forêts oubliées qui accomplissent la totalité de leur cycle, soit 350 à 400 ans. Qu'en est il de ces peuplements qui n'ont subi aucune intervention récente de l'homme, sont dans leur plein épanouissement naturel, et sont loin de l'idée que l'on se fait d'une forêt qui pour être forte, doit être domestiquée.

Il peut sembler radical, voire inutile, de désirer de tels espaces boisés, à la structure non maîtrisée, sur notre territoire. N'est il pas radical de ne pas en vouloir du tout ?

Pour ne parler que des Pyrénées, les vieilles forêts représentent environ 2.5 % de la totalité de la surface forestière du massif. Relativement préservées des coupes en raison de leur inaccessibilité, celles qui sont protégées par un statut efficace se comptent sur les doigts d'une main. Le GEVFP (Groupe d'Etudes des Vieilles Forêts Pyrénéennes), groupe scientifique pluridisciplinaire, évalue et cartographie depuis 2008 des sites de forêts vieilles et anciennes dans le cadre du projet "vieilles forets des pyrénées » afin de les mettre en lumière. En espérant que leur reconnaissance pourra permettre un jour leur préservation.

Nature essentielle à l'équilibre psychique

Je reste convaincu que des pans de nature sauvage et libre sont essentiels à l'équilibre psychique de l'être humain. Ils le sont en tout cas pour le mien, pour ma qualité de connexion avec la nature, mais aussi pour ma propre nature. Car de la même manière, j'aime vivre d'une manière et dans des lieux où tout n'est pas façonné, prévu, dicté, dompté. Où est la limite de notre contrôle envers la nature, doit on tout contrôler, tout décider ? Où plaçons nous le curseur entre ayant-droit et invité dans un milieu dont nous revendiquons l'appartenance ?

Deux phrases me semblent adéquates pour conclure cet article : La première est de Bernard Boisson :  « Il existe aujourd’hui un lien direct entre les équilibres écologiques et l’équilibre de la sensibilité humaine. C’est dans la capacité de respecter le Vivant dans son ensemble que l’homme prouvera son intelligence, ou sa stupidité. »

La deuxième est tirée du film Avatar et dit : « tant que le cercle de la compassion ne sera pas élargi à l'ensemble des êtres vivants, l'humanité ne trouvera pas la paix ».
 
Philippe FALBET

Philippe Falbet

Philippe FALBET est l'auteur de "Vieilles forêts", un site assez unique créé par un simple citoyen amoureux des forêts vivantes (ou sauvages) et des sensations de ressourcement qu'elles procurent. Philippe FALBET est actif en Midi Pyrénées dans le milieu associatif (le volet forestier de Nature Midi Pyrénées, par exemple).

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