Historique et actualités concernant la brucellose chez les bouquetins du massif du Bargy Haute-Savoie

Par Jean-Marie Gourreau, épidémiologiste, vice-président de la commission faune du CNPN.

Introduction : les faits

Un foyer de brucellose à Brucella melitensis touchant à la fois l'Homme (deux enfants) et deux bovins sur la commune du Grand-Bornand (au sud du massif du Bargy), berceau du reblochon, a été mis en évidence en avril 2012, suite à l’avortement de l’une des vaches d’un troupeau de bovins laitiers. Parallèlement à ce foyer, la maladie a été retrouvée en octobre 2012 sur le massif du Bargy, affectant certains ruminants sauvages, en particulier le Bouquetin, espèce protégée sur le plan national et international, notamment par la convention de Berne et réintroduit sur le massif à partir de populations suisses entre 1974 et 1976.

Maladie grave tant sur le plan économique que médical, la brucellose fait l'objet en France d'une déclaration obligatoire et nécessite la mise en place de mesures de prophylaxie sanitaire consistant, chez les animaux domestiques, en l'élimination de la totalité des animaux des troupeaux atteints. Cette maladie, qui touche également les ruminants sauvages, notamment le Chamois (à ce jour deux chamois ont été découverts atteints de brucellose par les chasseurs), est très mal connue chez le Bouquetin : aussi était-il indispensable d'approfondir nos connaissances pour tenter d'enrayer son extension, voire de l'éradiquer.

La brucellose, c’est quoi ?

La brucellose est une maladie infectieuse et contagieuse due à des bactéries du genre Brucella, qui touchent les ongulés domestiques et sauvages, ainsi que l'Homme. Il en existe différents types, chacun étant en principe inféodé à une espèce animale : c'est ainsi que Brucella abortus affecte essentiellement les bovins, B. melitensis, les petits ruminants, et B. suis les porcins. L'Homme est plus particulièrement affecté par les deux premiers. Toutefois, cette règle n'est pas toujours respectée puisque B. melitensis est de plus en plus fréquemment isolée chez les bovins dans la moitié sud de la France.

La maladie est très polymorphe chez l’Homme (« maladie aux cent visages ») et de longue durée ; elle évolue par poussées successives et se traduit le plus souvent par des poussées de fièvre et des arthrites. Chez les ruminants domestiques, elle se manifeste principalement par des avortements chez la femelle, des arthrites ainsi que des orchites (inflammation des testicules qui peuvent doubler de volume et devenir le siège d’abcès) chez les mâles. La bactérie est essentiellement excrétée par le lait, l'urine et les fèces mais aussi et surtout par les lochies et le placenta lors d'avortement. Sa rémanence sur les pâturages est liée aux conditions environnementales et varie de quelques jours sur un versant ensoleillé à 3 ou 4 semaines sur un versant à l’ubac. Si les animaux se contaminent par ingestion d'herbe souillée, voire par voie vénérienne, respiratoire ou cutanée, l'Homme, quant à lui, s'infecte par ingestion de produits dérivés du lait, de fromages au lait cru en particulier mais aussi par voie cutanée ou muqueuse lors de contacts avec des animaux malades, des carcasses, des produits d’avortement ou par contamination accidentelle avec des prélèvements dans un laboratoire.

De toutes les Brucella connues, c'est B. melitensis qui est la plus dangereuse pour l'Homme, représentant 80% des infections répertoriées. Un vaccin a bien été mis au point mais il s'avère non utilisable à l'heure actuelle en prophylaxie car il est impossible de différencier les anticorps qu'il induit de ceux produits par la bactérie chez l'animal malade.

On ne connaît pas encore les modalités de l’infection chez le bouquetin. On sait en revanche que chez sa cousine, la chèvre, la maladie se caractérise par la modestie des signes cliniques, ce qui contraste cependant avec la large distribution du germe dans son organisme et le fait qu’elle demeure généralement infectée une grande partie de son existence. Mais on ne peut en aucun cas transposer ces données au bouquetin. Il se pourrait en effet qu’il en aille différemment car un épisode brucellique a été diagnostiqué en 1994 en Italie dans le massif du Grand Paradis chez le bouquetin et la maladie s’est éteinte spontanément en une dizaine d’années, comme c’est le cas chez le chamois.

La crise « brucellose » sur le Bargy en 2012/2013

La présence du dernier foyer de brucellose à B. melitensis dans la région (commune du Reposoir) date de 1999 : à cette époque, la maladie avait été mise en évidence dans une exploitation de bovins de la même commune. Ces animaux, ainsi qu'un troupeau de moutons, exploitaient sur le massif du Bargy des pâturages parcourus par les bouquetins réintroduits dans cette zone de 1974 à 1976 (307 individus recensés en 1999), ainsi que par des chamois et, dans une moindre mesure,par des chevreuils. A l'époque, le foyer bovin avait fait l'objet d'un abattage total. Durant la douzaine d'années qui suivit, la situation du pastoralisme est restée identiqueà celle qui existait précédemment.

Les études d’épidémiologie moléculaire effectuées au Laboratoire National de Référence de Maisons-Alfort ont montré que la bactérie isolée chez les bovins en 1999, celle isolée chez le bovin de l'exploitation atteinte en juin 2012, celles isolées des premiers bouquetins malades capturés fin 2012, ainsi que celle mise en évidence chez les personnes atteintes possédaient un génome identique. D'où l'hypothèse que les bouquetins se seraient contaminés à l'aube des années 2000 à partir des animaux domestiques fréquentant les mêmes pâturages.

En effet, le troupeau infecté du Grand Bornand utilise, du printemps à l’automne, des pâtures situées en lisière de forêts à proximité de pentes rocheuses fréquentées par les bouquetins (et, dans une moindre mesure, les chamois, les cerfs, les chevreuils et les sangliers). La population de bouquetins aurait donc hébergé la bactérie pendant 13 ans sans contaminer les ruminants domestiques paissant sur les mêmes pâturages durant toute cette période, puisque les enquêtes sérologiques effectuées régulièrement durant cette période sur les animaux domestiques de la région n'ont pas permis de déceler une quelconque infection. Il n’est toutefois pas impossible que l'on puisse se trouver en présence d'une réactivation épizootique récente.

Une enquête sérologique effectuée en parallèle sur 12.118 animaux (8.487 bovins, soit 159 troupeaux, et 3.631 ovins et caprins, soit 51 troupeaux) en novembre et décembre 2012 n'a pas révélé d'anticorps dans la population concernée, ce qui permet d'affirmer que la bactérie ne passe que très difficilement du bouquetin aux ruminants domestiques. Ce qui semble corroboré par le fait qu’un troupeau d’une centaine de chèvres, qui vit en totale promiscuité avec les bouquetins du massif depuis des années, ne s’est jamais révélé contaminé depuis 13 ans.

Le risque de transmission aux autres espèces est également très faible. Toutefois,la bactérie pourrait affecter les carnivores domestiques, le Chien en particulier, lequel pourrait s’infecter en se nourrissant des produits d’avortement des animaux morts de brucellose. Il pourrait ainsi être une sentinelle révélatrice de la maladie.

La population de bouquetins du Bargy, bien que très facile d'accès pour l’Homme, est encore très mal connue. Elle se composait, au printemps 2013, de 350 animaux recensés, soit une population totale d’environ 450 à 500 individus, lesquels pourraient avoir des échanges avec les populations de Sous-Dîne et des Aravis, notamment au moment du rut.

Il était donc important de mieux connaître, avant de lancer des opérations d'élimination des animaux malades, la structure et la dynamique des populations de bouquetins de ce massif, les liens avec les populations de bouquetins avoisinantes (Aravis, Sous-Dine), et surtout, d'approfondir les risques de contaminations interspécifiques et les modalités de transmission de la maladie, afin de discerner les moyens de maîtrise les plus appropriés, d'où la nécessité de mettre en place une expertise biologique et épidémiologique.  

Jean-Marie Gourreau
Janvier 2014

Extraits de la suite

(...) "Il s’avère donc que toutes les souches de Brucella melitensis biovar 3 isolées depuis 1999 dans le massif du Bargy, tant chez l’Homme que dans la faune sauvage, appartiennent au même clone génotypique, ce qui permet d’affirmer qu’il existe un lien très étroit entre ces différents cas."

(...) "En conclusion, les experts s’interrogent sur la réalité de l’urgence de cet abattage avant la fin de l’année 2013 car, d’une part, « le risque de transmission de la brucellose des bouquetins aux cheptels domestiques est minime », d’autre part, « le choix des mesures de maîtrise du foyer repose sur des éléments scientifiques non disponibles à ce stade ». "

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Jean-Marie-GourreauJean-Marie Gourreau
Janvier 2014

Jean-Marie Gourreau est Docteur vétérinaire, directeur de recherches honoraire, diplômé de bactériologie, de virologie et d’épidémiologie de l’Institut Pasteur, diplômé d’entomologie de la faculté des sciences de Paris VI. Il est aussi membre du Conseil national de protection de la nature et membre du conseil scientifique et du conseil d’administration du Parc national des Ecrins et des réserves naturelles de Haute-Savoie.

Lire aussi :

  • "Oui, un abattage total" des bouquetins du Bargy est prévu par le préfet de Haute-Savoie : Ce lundi 29 septembre, sur France 3 Alpes, Georges-François Leclerc, préfet de Haute-Savoie, a confirmé sa volonté d'abattre l'ensemble des bouquetins du massif du Bargy. Pour lui, cette solution est la seule si l'on veut stopper l'épidémie de brucellose et éviter la propagation aux autres massifs. (...) 

    Georges-François Leclerc, préfet de Haute-Savoie : "Dans les prochains jours, je vais demander au Conseil National de la Protection de la Nature de pouvoir procéder à l'assainissement de la situation. C'est à dire que je vais déposer un dossier de réintroduction du bouquetin sur le massif du Bargy... après avoir procédé à l'abattage de la population."
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