De Darwin à l’éradication des grands prédateurs

L’homme moderne, de par son histoire récente, ne peut plus être considéré comme partie intégrante d’un processus de sélection naturelle. La démarche de protection des grands prédateurs, dans leurs effectifs et répartition actuelle, n’est donc pas en contradiction avec une restauration des processus naturels, bien au contraire. C’est un devoir de réparation moral.

par Patrick Leyrissoux,
une nouvelle "plume" à la Buvette des Alpages". Bienvenue!

La démarche de protection des grands prédateurs a pu être critiquée pour sa cohérence :

  • La disparition des grands prédateurs, due à l’homme, lui-même émanation de la nature, serait un processus parfaitement naturel et dans l’ordre de la sélection naturelle ?
  • Dans ce cas, les protecteurs des grands prédateurs, se réclamant d’une restauration de la nature et de ses fonctionnements, seraient en pleine contradiction ?

Oui… mais non ! pour paraphraser nos amis belges. (NDLB: Attention, quand un belge entend un français parler "d'amis belges", il se méfie...)

Je commencerai par un exemple que certains pourront trouver excessif : les théoriciens de la solution finale ont essayé de la justifier par Darwin et un processus de sélection naturelle, favorisant « les plus forts ». Loin de moi de vouloir comparer l’Holocauste et l’éradication des grands prédateurs, juste de quoi trouver un exemple extrême d’une mauvaise référence à Darwin.

Ça vous choque parce que vous trouvez cette ignominie totalement immorale, et non pas amorale comme la sélection naturelle  ? Vous êtes sur la bonne piste.

Je reprends du début...

L’homme chasseur-cueilleur

Pendant plus de 90% de son existence en tant qu’espèce, et même encore actuellement pour certaines tribus, l’Homo sapiens a été chasseur-cueilleur. Malgré une technologie rudimentaire (certains animaux utilisent aussi des outils), il reste totalement soumis aux lois de la nature. Sa population est naturellement régulée par les aléas de la disponibilité de nourriture, la mortalité infantile, les maladies, les accidents, et les combats avec les prédateurs ou les autres tribus. Il ne modifie pas, ou peu, son environnement naturel dont il dépend entièrement. Il vit dans un univers naturel et amoral.

Les loups vivent en meutes, ou tribus, qui ont chacune leur territoire pour se nourrir. Des conflits territoriaux peuvent survenir entre meutes, ou pour se disputer une carcasse, avec des blessés ou des victimes à la clé.

Pour l’homme, c’est pareil : les conflits entre tribus apportent leurs lots de victimes. Tuer un membre d’une autre tribu, comme pour les loups, est dans l’ordre des choses de la nature. Ce n’est pas immoral, mais amoral. Tuer un animal pour se nourrir, ou un prédateur en concurrence sur une proie, est aussi amoral.

Mais l’homme n’a pas la capacité d’éradiquer une espèce dans son milieu habituel. Les exceptions, comme la disparition du moa en Nouvelle-Zélande, suite à l’arrivée des maoris, est l’arrivée brutale d’une nouvelle espèce dans un nouveau milieu. A comparer avec l’établissement de la communication entre les deux Amériques par l’isthme d’Amérique centrale, qui a entraîné le mélange de mammifères placentaires (venant du Nord) avec des marsupiaux (venant du Sud) avec de nombreuses disparitions.

Conclusion : dans ce cas, oui, l’homme et ses interactions avec les autres espèces est un processus naturel.

L’homme sédentaire

Tout change lors de la révolution néolithique, il y a moins de 10.000 ans. L’homme développe sa technologie, dont l’agriculture, et n’a de cesse de s’extraire de la nature et de ses processus, de plus en plus jusqu’à l’actuel, pour le meilleur et pour le pire.

Seule espèce à en être capable, il échappe de plus en plus à la sélection naturelle et à ses processus. Il produit sa propre nourriture, échappant aux aléas de cette dernière. Par les progrès de la médecine, la mortalité infantile diminue, ainsi que les décès précoces par maladie. Il en résulte une explosion de sa population, échappant de plus en plus à la régulation naturelle.

Parallèlement, il modifie son environnement pour se nourrir et pour ses activités. Beaucoup d’espèces sauvages, dont les grands prédateurs, sont repoussées vers les secteurs restés naturels. Elles voient, pour certaines une chute drastique de leurs effectifs. Les grands prédateurs, entrant en conflit avec les activités humaines, sont éliminés, d’autant plus efficacement que les progrès de la technologie avancent.

Conclusion : de par sa particularité, son extraction croissante des processus naturels, sa technologie, sa population, son regard sur lui-même, l’homme actuel dans sa globalité ne peut plus être considéré comme un élément « naturel ». En conséquence, on peut considérer qu’il échappe en grande partie à la sélection naturelle telle que définie par Darwin.

Moralité et biocentricité

L’homme s’extrayant de la nature, il était logique qu’il s’extraie aussi de l’amoralité de la nature : c’est le cas. Les concepts de moralité et d’immoralité sont apparus et se sont étendus. La moralité est fortement corrélée à l’empathie. Le « tu ne tueras  point » des grandes religions, d’abord circonscrit aux membres d’une même communauté, s’étend ensuite, anthropocentriquement, à l’espèce humaine. Les gladiateurs, dans la Rome antique, et les esclaves, jusqu’à récemment, restaient dans le champ de l’amoralité. Ils étaient des objets utilitaires. On pouvait même leur refuser l’existence d’une conscience.

La poursuite de l’extraction de l’homme de la nature conduit, corollairement à la réduction du champ de l’amoralité. Le champ de la moralité et de l’immoralité atteint désormais la vision qu’a l’homme des animaux. Ceci appuyé par les découvertes de la génétique et de l’éthologie qui montrent désormais que les animaux ne sont pas si différents de l’homme, dans leur comportement et ce qu’ils peuvent ressentir, juste plus simples. L’homme n’est plus sur un piédestal, c’est un continuum qui le relie aux animaux. Ces derniers sont ses « petits cousins ». La particularité de l’homme vient de son destin, l’extraction de la nature, pas de sa constitution.

Du recul de l’amoralité provient en grande partie la conception biocentrique. Tuer ou faire souffrir un animal devient immoral. Ceux qui parlent de « sensiblerie » sont justes en décalage avec les conceptions de leur époque. Dans la Rome antique, ceux qui plaignaient les gladiateurs devaient être affublés du même qualificatif, de même pour ceux qui combattaient l’esclavage au XIXeme siècle.

Moralité et grands prédateurs

Où sont donc nos grands prédateurs là-dedans ?

L’homme s’étant en grande partie extrait de la nature, l’éradication des grands prédateurs ne peut pas être considérée comme un processus naturel : elle n’est pas amorale, elle est immorale. C’est une action destructrice. De même, les tirs de prélèvement, visant un individu uniquement par rapport à son appartenance à une espèce, et non pas par rapport à ses actes, sont immoraux. La protection des grands prédateurs, et la restauration de leurs populations dans les milieux favorables est morale : c’est la réparation d’une destruction qui est allée beaucoup trop loin.

Par contre, le tir de défense, lui, peut-être considéré « en théorie » comme amoral. Il rentre en quelque sorte dans un processus naturel : la « meute homme » veut garder la proie qu’elle a capturée (les animaux domestiques) et entre en conflit avec la meute loup qui entre sur son territoire pour lui subtiliser. La victime loup est un individu qui subit les conséquences de ses actes.

« En théorie », car il faut nuancer :

  • Ours et lynx ont des populations tellement réduites et fragiles qu’on est loin d’une situation naturelle : le tir de défense dans ce cas est immoral.
  • De même pour les zones de colonisation du loup. Ce sont des zones qui n’ont pas une population considérée comme naturelle. C’est une phase de « réparation ».
  • De plus l’homme n’est pas tout à fait dans une situation naturelle et totalement amorale. Il est omniprésent partout, ses populations ne sont pas en rapport avec les populations de grands prédateurs. Sa technologie lui apporte des moyens de destruction « surnaturels ». C’est pourquoi il est moral qu’il utilise en priorité son intelligence et sa technologie pour se défendre de façon non létale, le tir de défense intervenant en dernière extrémité. On rejoint la directive Habitats.

Le gardien du troupeau, même s’il a choisi un métier dur en toute connaissance de cause, a droit lui aussi à des conditions d’existence décentes, et à ne pas passer des nuits blanches à tout bout de champ. La démarche d’amélioration des conditions de travail, comme pour n’importe quel travailleur dans la société humaine, participe elle-aussi d’un exercice moral. Mais ceci est un autre sujet.

Ce mixage d’amoralité et de moralité suivant les circonstances rejoint, dans une certaine mesure, le concept d’écocentrisme.

Conclusion : l’homme moderne, de par son histoire récente, ne peut plus être considéré comme partie intégrante d’un processus de sélection naturelle. La démarche de protection des grands prédateurs, dans leurs effectifs et répartition actuelle, n’est donc pas en contradiction avec une restauration des processus naturels, bien au contraire. C’est un devoir de réparation moral.

CQFD ?

Patrick Leyrissoux

PS : Remerciements :

@Werner dont les commentaires m’inspirent à creuser les arguments de notre microcosme. Ça va encore discuter sec aux tables de la buvette. A la tienne !
@ Baudouin qui m’a aimablement proposé d’écrire des notes si ça me chantait. Une petite prune en digestif ? (NDLB: Je suis ouvert à tes suggestions : Brana? Ether?)

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