A propos de la forêt et des milieux dits ouverts, Rencontre avec Gilbert Cochet

La progression de la forêt et l’augmentation des populations d’ongulés sauvages sont pour beaucoup dans le retour du loup. Pourtant, même chez les écologistes, l’avancée de la forêt au détriment des milieux dits “ouverts” ne fait pas l’unanimité. Qu’en est-il vraiment en termes de biodiversité ? Est-il si important de maintenir des milieux ouverts ? Le point avec Gilbert Cochet

Naturaliste de terrain reconnu, Gilbert Cochet est agrégé de sciences naturelles, correspondant au Muséum d’histoire naturelle et expert auprès du Conseil de l’Europe.

Propos recueillis par Florence Englebert

Florence Englebert : Les écologistes sont partagés sur les conséquences de la déprise agricole et l’avancement de la forêt… Vous y voyez une chance pour la nature ?

Gilbert Cochet
Gilbert Cochet

Gilbert Cochet : Oui car la nature en France -j’entends la “nature naturelle”- c’est la forêt à 80 / 90 %. C’est véritablement le milieu, l’écosystème climacique1 de notre pays. Donc, le retour de la forêt, surtout s’il s’agit d’un retour spontané, c’est automatiquement un retour vers le milieu le mieux adapté aux conditions météorologiques, aux conditions du terrain, bref le milieu le plus équilibré, surtout sur le long terme.

F.E. : Et quelles que soient les conditions de gestion de ces forêts ?
G.C. : Si on parle du retour d’une forêt naturelle, sans gestion, on est sûr de retrouver toutes les espèces présentes avant que l’homme intervienne.

Mais s’il s’agit d’une forêt gérée, on change complètement de monde… Il est certain qu’entre une plantation d’épicéas, voire même une forêt gérée, et une pelouse pour celui qui préfère les orchidées, chacun voit midi à sa porte, c’est une affaire de goût… C’est très important de préciser en préalable que le milieu naturel, qui sera en parfait équilibre, en parfaite harmonie, si on n’intervient pas, si on laisse faire la nature, c’est la forêt.

F.E. : En France, comment se portent nos milieux forestiers ? Avons-nous suffisamment de forêts qui évoluent librement et qui sont préservées de l’exploitation ?
G.C. : C’est là le paradoxe et souvent des articles pas très clairs sont écrits sur ce sujet…

La superficie globale de la forêt française a augmenté, elle est relativement importante même si on est loin de la superficie naturelle initiale mais on constate qu’il y a très, très peu de forêts véritablement naturelles et puis surtout, il n’y a pratiquement pas de grands ensembles forestiers fonctionnant naturellement.

Or, s’il est un écosystème qui a besoin de grandes surfaces pour pouvoir fonctionner, c’est véritablement la forêt : il faut ces formations en mosaïque, c’est-à-dire des zones où des arbres vont mourir mais rester longtemps sur pieds, puis ils vont tomber et créer des sortes de clairières où les jeunes pousses vont s’installer et ainsi de suite. C’est ce que l’on appelle les cycles sylvo-génétiques qui demandent de grandes surfaces pour avoir tous les stades de cette évolution.

F.E. : Donc en France, nous en sommes loin ?
G.C. : Très loin ! Et on en a la preuve très facilement par les espèces indicatrices de la forêt, les vraies, comme le grand tétras et le pic à dos blanc. En France, les populations de ces deux espèces sont dérisoires alors que des pays de l’Est de l’Europe abritent des populations beaucoup plus importantes.

F.E. : Selon vous, il est inutile -voire même néfaste- d’entretenir à tout prix des “milieux ouverts”, en y faisant pâturer des moutons ?
G.C. : A mon avis, le mouton, c’est bon pour nous donner de la laine, de la viande, du lait et de bons fromages et puis -pourquoi pas- des paysages de pelouses mais c’est tout. C’est une espèce exotique et je ne vois pas comment il pourrait, en France, gérer des milieux naturels, ça n’a pas de sens.

Autant utiliser le lama ou le kangourou ! On comprend certaines personnes qui ont connu une période où l’agriculture était encore relativement respectueuse de l’environnement et où on avait des milieux un peu nouveaux, pâturés par le mouton, mais il faut bien imaginer -et c’est peut-être dur à entendre pour certains- qu’une pelouse rase, sèche, pâturée par les moutons, ça n’existe pas naturellement en France.

C’est un milieu créé par l’homme et son cheptel domestique, on peut le garder pour des raisons ethnologiques, culturelles mais que l’on ne vienne pas dire qu’il s’agit de milieux naturels intéressants! L’homme, même avec son mouton, n’a jamais créé la moindre orchidée.

F.E. : Pourtant, des scientifiques affirment que l’entretien de “milieux ouverts” est favorable à la biodiversité et à certaines espèces que l’on ne rencontre pas en milieu forestier…
G.C. : C’est là qu’il y a une erreur et ça revient à ce que l’on disait en préalable. On a créé des milieux -reprenons l’exemple de la pelouse à orchidées- où on a une densité énorme d’orchidées et en passant régulièrement la “tondeuse” -le mouton- dans le cadre d’un plan de gestion précis, on va favoriser ces espèces avec des concentrations qui sont totalement artificielles, il faut quand même le dire.

De là, comme ces espèces se développent en grande quantité dans ces milieux ouverts, on croit qu’elles n’existaient pas dans les milieux fermés.

Prenons l’exemple des oiseaux : lorsqu’on regarde les espèces présentes dans la forêt primaire de Bielowieza, en Pologne, on se rend compte de leur grande diversité, on rencontre la pie-grièche écorcheur (avec la meilleure densité d’Europe), l’alouette lulu, la grue cendrée, les rapaces comme la buse variable, le faucon crécerelle… C’est-à-dire des espèces qui, chez nous, se sont adaptées secondairement à des milieux agricoles. Il n’existe aucune espèce inféodée au milieu agricole, celui-ci a été créé bien après l’apparition de ces espèces. Il s’agit uniquement d’une adaptation secondaire de leur part car il ne s’agit pas de leur milieu originel.

F.E. : C’est effectivement une notion primordiale à ne pas perdre de vue !…
G.C. : Oui ! Il faut toujours se demander : “Voyons, ces espèces où étaient-elles avant la transformation de leur milieu ?”

Récemment, j’étais en Ardèche, sur le bord d’une rivière qui est régulièrement en crue. Là, les eaux étaient basses, il y avait de la forêt de chêne vert de partout mais au-dessus de la rivière, il y avait une zone qui faisait plusieurs dizaines de mètres de large, une zone régulièrement arrachée lors des crues. Le milieu reste ouvert naturellement et il y avait des tas d’espèces de papillons que l’on ne s’attendrait pas à trouver dans un milieu qui, au premier abord, paraît forestier. Il faut bien savoir que des milieux forestiers uniformément fermés, ça n’existe absolument pas ; c’est toujours des mosaïques de petits milieux “ouverts” dans des milieux dits “fermés”.

F.E. : Vous suggérez d’ailleurs de bannir de notre langage une expression comme “milieux fermés” qui a une connotation péjorative, en opposition à “milieux ouverts” ?
G.C. : Tout à fait ! “milieu fermé”, “esprit fermé” ...

Actuellement, on assiste à la destruction de la forêt tropicale. Prenons le cas de la forêt amazonienne. Aujourd’hui, en France, on est peut-être dans la même situation que l’on connaîtra -je l’espère- pour la forêt amazonienne dans 50 ou 100 ans. La pression sur la forêt aura diminué et elle aura tendance à revenir et à tenter de reconquérir ses territoires initiaux. Est-ce que, dans 50 ou 100 ans, il y aura des naturalistes pour dire : “C’est catastrophique, la forêt amazonienne revient, il faut absolument entretenir ces milieux ouverts !” ?

On est dans cette situation là : aujourd’hui dans notre pays, on a la chance immense d’assister au retour de la forêt. Mais il est vrai que ce stade de réinstallation n’est pas le meilleur, c’est long…

Vous savez, quand on entretient une pelouse à orchidées, vous passez la « tondeuse » et quelques mois après -quelques années parfois-, c’est bon, pour le gestionnaire c’est merveilleux : s’il a un programme LIFE de cinq ans, il a des résultats ! Mais si vous mettez un programme équivalent sur la forêt, vous verrez qu’il faut presque des siècles pour que les équilibres se réinstallent. Or, comme les hommes politiques, nous voulons des résultats immédiats !

F.E. : Pourtant, le mot “gestion” est dans toutes les bouches… il rassure visiblement face à la peur de la nature. Ne croyez-vous pas qu’il sera difficile de faire évoluer les idées, surtout qu’il y a des subventions à la clef pour éviter l’avancée de la nature sauvage ?
G.C. : Avant de devenir “gestionnaire”, il faudrait visiter beaucoup de pays où les termes de “naturalité”, de “laisser faire la nature”, n’effraient pas.

Dès que l’on va dans les pays de l’Est, en Allemagne, en Autriche, où l’on a le culot de laisser évoluer la nature, on s’aperçoit que ce ne sont pas les catastrophes que l’on nous prédit qui se produisent. D’autre part, il existe un BTS intitulé “gestion et protection de la nature”, ce n’est pas un détail si le mot “gestion” est placé en premier. Ces jeunes sont très motivés mais ils ne voient dans la nature que des problèmes à gérer. On m’avait demandé de leur proposer des stages parmi lesquels j’avais inclus l’étude de certains milieux qui fonctionnaient naturellement mais ça ne les intéressait pas car il n’y avait pas de problème !

Avec des collègues naturalistes, nous allons organiser des colloques sur la naturalité car on peut faire de la gestion à condition que le but gravé dans la pierre soit de tout faire pour restaurer le fonctionnement naturel des écosystèmes. Et là, ça ne coûte plus rien, il faut juste laisser faire la nature et c’est vers cela qu’il faut tendre. En matière de gestion, il n’y a jamais rien à faire, il y a soit à ne pas faire, soit à défaire.

F.E. :  Est-ce que cela ne passe pas aussi par une “rééducation”des mentalités car le conditionnement lié à l’indispensable “gestion” est très ancré ? Autrement dit, sans intervention humaine, c’est le chaos!
G.C. : La grande crise qu’a connue Homo sapiens est celle du néolithique. Avant, au paléolithique, tant que l’homme était chasseur-cueilleur, il ne gérait pas, il cueillait et c’est tout. Avec le néolithique, on a basculé dans une autre approche : “je transforme la nature !” et on en est imprégné au plus profond de nous-mêmes, au plan culturel, religieux… À part les religions chamaniques, pour toutes les autres, il faut améliorer, intervenir… Or, quand on explique par des cas concrets, par exemple, que si on supprime un barrage, là où on avait une eau stagnante et croupissante, on obtient une eau courante et vivante et toutes les espèces reviennent toutes seules. Donc, laissons faire la nature et elle nous apporte le centuple !

Je pense que Natura 2000, avec ses listes d’espèces et d’habitats, a entraîné une dérive -malgré les avancées de ce principe- : “j’ai une liste d’espèces, il faut que je produise ces espèces !”. Et donc, on aménage tel milieu pour produire telle espèce… Quand le fonctionnement d’un écosystème est rendu totalement artificiel, pourquoi pas ? Mais il faut faire très attention aux messages que l’on fait passer et ne pas oublier les habitats primaires des espèces.

F.E. :  La Slovénie, la Pologne sont des pays réputés pour leurs forêts et leurs grands prédateurs… Des exemples à suivre ?
G.C. : Oui mais je suis assez inquiet…

J’ai été envoyé en Pologne pour permettre des échanges au sujet de la moule perlière et je me suis aperçu que nous avions commencé à expliquer aux Polonais qu’il fallait qu’ils ouvrent leurs milieux et qu’ils y mettent des moutons. Et ce message risque de passer, venant d’un pays comme le nôtre, à fort PIB et qui se présente comme très développé… Alors que nous n’avons pas de leçon à donner à ce pays qui a réussi à sauver le bison, qui compte mille couples de cigogne noire -chez nous, elle n’arrive pas à s’installer faute de grands arbres-. Ce pays fait les deux tiers de la France mais quand on regarde les effectifs de nombreuses espèces, ils sont bien supérieurs aux nôtres.

Quant à la Slovénie, qui fait 20 000 km2 (soit 4 départements français), elle abrite plusieurs centaines d’ours alors que la densité humaine est la même que la nôtre !

F.E. :  Vous habitez le Massif central… Vous y espérez le retour du loup et du lynx ?
G.C. : Oui, bien sûr ! Je collectionne les photos anciennes et j’aime bien photographier les mêmes paysages à quelques années de distance. En comparant, on s’aperçoit qu’il y a un siècle le Massif central était râpé jusqu’à l’os par les chèvres et les moutons. C’est aussi triste que quand on va au Maroc, dans l’Atlas, et que l’on voit ces arbres complètement “déchaussés” par le sur-pâturage. Aujourd’hui, dans le Massif central, on vit une période historique : on peut dire que depuis la fin du 19e siècle, on assiste au retour spontané de la forêt. On nous parle souvent du douglas et de l’épicéa, effectivement il y a des plantations mais aussi un retour vraiment spontané.

Dans les gorges de l’Allier, on a près de 5000 ha de forêt qui n’ont pas été coupés depuis leur repousse voici près de cent ans ! Et comme ce n’est pas une région de culture forestière, la forêt a très peu été gérée. On a tout un réseau boisé, notamment dans les gorges, ce qui m’amène au loup et au lynx qui peuvent trouver là des milieux très propices, riches en ongulés, le chevreuil et le sanglier se portent bien mais le cerf n’est malheureusement présent que de façon ponctuelle. Le chamois commence aussi à revenir spontanément, notamment sur la façade ardéchoise grâce au travail de protection réalisé par nos amis drômois.

Je suis président de la réserve naturelle des gorges de l’Ardèche et on vient de découvrir une forêt vierge des falaises avec des genévriers de Phénicie qui ont plus de 1500 ans, voire 2000 ans pour certains ! On a pu démontrer ainsi qu’il n’y a jamais eu d’incendie de forêt depuis au moins 2000 ans dans ce milieu que l’on “n’entretient” pas.

F.E. :  Le mot de la fin ?
G.C. : Une anecdote… En 1555, le naturaliste Belon traverse l’Auvergne et il fait cette remarque extraordinaire : “On ne saurait traverser l’Auvergne sans trouver de coq de bruyère -le grand tétras-, dans n’importe quelle auberge, chez n’importe quel boucher.” Cela signifie qu’à cette époque l’espèce était très présente. Aujourd’hui, on essaye de le réintroduire à grandes difficultés et ça en dit long sur l’état de la forêt…

Source : La voix du Loup n°19

Notes

1 - il s’agit d’un écosystème en équilibre avec les conditions météorologiques du secteur et, secondairement, avec les conditions édaphiques (nature du sol). Cet écosystème (dans notre cas la forêt) peut se maintenir durant des milliers d’années, en absence de grands changements climatiques/

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