FDSEA : Une aide financière à toute personne qui apporte la preuve de l'abattage d'un loup

On avance ou on recule ?

La chasse aux primes et subventions est une spécialité agricole. Voilà un communiqué de presse de la FDSEA qui date un peu, il m'avait échappé. Signé Daniel Dellenbach, président de la FDSEA de la Meuse, il rentre sans hésiter dans la catégorie "On a un gagnant". Il a été exumé des cartons par les hommes du syndicat en colère pour amadouer les bobos parisiens à l'occasion de leur "transhumance à Paris" dont ils reviennent déçus. Eleveurs et Montagne titre d'ailleurs: "Manifestation de Paris: aucune avancée ou presque".

Cette manifestation hivernale, les brebis sont à l'abri dans les bergeries, ne va pas révolutionner la connaissance des journalistes parisiens du dossier loup: ils ont poliment couvert l'évènement, sans plus, sans analyse ni angle pertinant. Il faut dire qu'après l'épisode du "tigre d'une centaine de kilos" sur le parking d'une grande surface,il va falloir trouver autre chose pour effrayer les parisiens blasés. Peut-être Dollo devrait-il exumer les vidéos d'attaques de loup EN VILLE d'une marque de Vodka bien connue...

(La pub, c'est pas moi, c'est Dailymotion!)

Communiqué de presse FDSEA de la Meuse du 31 mars 2014

Le massacre doit s’arrêter !

En voici quelques extraits, juste pour vous donner une idée de sa profondeur abyssale.

"Cette fois-ci le crime a eu lieu dans un pâturage clos situé au centre du village! Nous ne sommes même plus à l’abri à proximité de nos habitations!"

"Il est impératif que le statut d’espèce protégé de cet animal soit levé afin de pouvoir l’abattre en toute légalité".

"En tout état de cause, les loups n’ont rien à faire là où il y a des activités humaines!"

"Nous demandons à l’Etat de réinstaurer l’aide financière à toute personne qui apporte la preuve de l’abattage de ce prédateur, comme cela se pratiquait par le passé et qui avait permis d’éradiquer cette espèce. La FDSEA ne peut légalement se substituer à l’Etat, cependant en Meuse, elle reste prête à y participer financièrement".

"Vous l’aurez compris la guerre est déclarée. Elle sera longue et difficile..."

Retourner à la subvention de grand papa

La FDSEA voudrait retourner à la subvention de grand papa. La FDSEA est prête à payer pour qu'on rapporte des peaux de loups aux portes des mairies. Quelle avancée! Voilà une pratique qui nous ramène en pleine troisième république. cela ne vous dit rien? Si la guerre est déclarée, c'est la guerre franco-chinoise, à l'époque de l'expédition du Tonkin. C'est clair la FDSEA et la FNSEA ont une vision d'avenir pour l'élevage français qui recule droit dans le mûr.

Et cette exigence fait des petits dans la Meuse : « J’offre une prime de 2.000 €, de ma poche, à celui qui réussira à le capturer et à me l’amener. Je tiens à préciser que cette récompense n’est valable que sur ma commune. J’invite d’ailleurs les autres maires à faire de même sur leur territoire. Je demande à ce qu'on le capture, pas à ce qu'on le tue. Je remettrai le loup à un parc animalier, ou alors j'en ferai cadeau à la préfète», ironise Claude Orbion, la maire de Nançois-le-Grand (63 habitants quand même !), par ailleurs... éleveur, on aurait pu s'en douter...

Mais il y a quand même un soupçon de bon sens dans ce communiqué (c'était avant l'épisode des ragondins) :

"... il faut songer à s’en protéger. C’est pourquoi j’invite chaque éleveur à réfléchir aux meilleurs moyens de protéger ses animaux. Des protections, nous le savons bien, qu’il s’avère difficile à mettre en place et à entretenir et dont l’efficacité reste incertaine. Bien que les caisses de l’Etat soient vides, des aides publiques sont disponibles pour acquérir du matériel (budget de 15 millions d’€ pour le pays). Une enquête en lien avec la chambre d’agriculture est en cours afin de définir les besoins".

Un bel effort pour la FDSEA, qui pourrait en faire un autre (Le chiffre d’affaires 2013 du groupe Sofipétrol est de 7 milliards d’euros. Xavier Beulin en est le Président. Peut-être le groupe pourrait-il tripler cette somme, une paille). Mais après l'effort, la FDSEA retombe vite dans ses travers habituels...

"Dans l’attente, espérons que ce loup puisse disparaître disons «naturellement»."

Une dernière phrase lourde de leurs intentions cachées: éradiquons ces bestes sauvages en cachette!

"Désagréable en tout, la mine basse, l’aspect sauvage, la voix effrayante, l’odeur insupportable, le naturel pervers, les mœurs féroces, il est odieux, nuisible de son vivant, inutile après sa mort". C'est du Buffon, la FDSEA en est toujours là, "aucune avancée ou presque".

La chasse aux primes

Pour comprendre cette histoire de primes d'abattage, la Buvette s'est replongée dans les livres de Jacques Baillon (Extraits principalement tirés de J. Baillon « Le loup, autrefois, en forêt d’Orléans » (Communication Presse Edition, 2011) et de « Le loup, autrefois, en Sologne » (Thebookedition.com,2014)

par Jacques Baillon

Peau de loupEn 1882, une loi décisive est votée qui réévalue considérablement les primes versées pour la destruction des loups. Il y aurait encore à cette époque (1880) 4 à 5000 loups en France1. Avec cette loi, les primes passent de 12 à 100 francs pour un loup mâle adulte et de 18 à 150 francs pour une louve pleine. On versera 40 francs pour chaque prise de louveteau de moins de 8 kgs. Lorsqu’il sera prouvé qu’un loup s’est jeté sur des êtres humains, celui qui le tuera aura droit à une prime de 200 francs. Cette incitation financière nouvelle, et forte – un ouvrier agricole gagne autour d’un franc par jour – va considérablement accélérer la régression des effectifs du carnivore.

Le journal « L’Agriculture nouvelle » applaudit à cette mesure :  

« Aucune loi n'a donné de meilleurs et de plus rapides résultats.  La loi fut appliquée à partir du 1er septembre 1882, et, pendant les quatre derniers mois de cette année (1897), 423 loups furent abattus.  A partir de cette époque jusqu'à l'année 1896, dont les résultats viennent d'être publiés récemment, la décroissance a été rapide et ininterrompue. L'année dernière, (1896) on a détruit seulement 171 fauves, parmi lesquels on compte 93 louveteaux, et les primes ne se sont élevées qu'à 11.400 francs, soit environ le dixième des destructions opérées il y a treize ans. Depuis 1882, l'Etat a dépensé en tout 607.110 francs. On avouera que ce n'est pas acheter trop cher la tranquillité de nos troupeaux, de nos poulaillers et de notre gibier2 ».

On notera au passage que le loup, s’il est l’ennemi principal, n’est pas la seule espèce à être dans le collimateur de l’autorité publique. En 1838, le Conseil général du Loiret émet le vœu que les primes versées pour la destruction des loups soient étendues «à la destruction des renards, des putois, des fouines et des grands oiseaux de proie».

On peut lire dans un de ses rapports : « Les hôtes innocents de nos plaines et de nos bois ont des ennemis infiniment plus vigilants, plus habiles, plus rusés, plus avides que les braconniers. Ces ennemis, ce sont les loups, les renards, les putois, les fouines, les buses, les éperviers, en général toutes les bêtes de proie, qui font au gibier une guerre acharnée, incessante, impitoyable, parce qu'elles chassent pour vivre3 ».

Cette loi de 1882 va donner le signal du « début de la fin » pour l’espèce loup en France : les carnivores seront en constante diminution au cours des années qui suivront 1882 jusqu’à atteindre quelques dizaines d’animaux seulement au début du vingtième siècle.

La chasse... aux primes ne sera pas sans provoquer quelques méprises ou tricheries diverses ! Ainsi cette anecdote révélatrice relevée par le Journal du Loiret en 1868 :  

A Sandillon, près d’Orléans, un fermier de Barbereau se met en embuscade après qu’un loup lui ait dérobé des moutons. Vers les neuf heures du soir le loup arrive, il l’ajuste et tire. Mais la bête est seulement blessée et disparaît. Deux ou trois jours après, le fermier retrouve le loup « étendu sur place et refroidi ». Trouvant le cadavre trop lourd, il le charge sur une herse traînée par un cheval. Arrivé chez lui , il  s’aperçoit qu' un des côtés de l' animal est attaqué par les vers et que son corps exhale une odeur infecte. Il le ramène alors dans le bois où il l’avait tiré. C’est là qu’un garde-chasse des environs retrouve le loup, il tire un coup de fusil sur le corps pour faire croire à une chasse, coupe la patte droite de l’animal, la nettoie et s’en empare pour toucher la prime4.

En 1906, le journal l'Ami du Cultivateur5 s'intéresse aux statistiques sur la destruction des loups en France depuis 1882 et remarque que le nombre de cas d'attaques de loups enragés sur des êtres humains est faible :

« A l'aide des relevés faits par les comptes du budget, il a été possible de trouver que sur les 8.215 fauves qui ont été détruits, on a tué 13 loups s'étant jetés sur des êtres humains, 150 louves pleines, 4.300 loups et 3.753 louveteaux. Cette hécatombe immense a rapporté aux chasseurs, aux hommes ayant pris part aux battues, une somme de 605.180 francs dont 2.000 francs pour les loups s'étant jetés sur des êtres humains (on voit que leur nombre a été bien restreint) 22.500 fr. pour la destruction de louves pleines, 430.000 fr. pour des loups ou louves non pleine, et 150.080 francs pour les louveteaux, Comme on le voit, la France était encore à la fin du XIX ème siècle, infestée de loups et la prime qui avait été instituée en 1882 a rendu de grands services ».

 A noter que le journal ajoute malicieusement une petite remarque sur la fiabilité de certains chiffres  « auparavant on primait des chasseurs qui présentaient des queues de loup, ou bien des pattes de loup, la suite nous a montré que l'on a tué des loups n'ayant pas de queue ou n'ayant que trois pattes. Aujourd'hui, il faut déposer à la mairie la peau d'un loup pour avoir droit à la prime ».

Dans le Loiret, afin de toucher la prime, ce sont des renards que l’on tente parfois de faire passer pour des loups. (NDLB: Aujourd'hui, c'est l'inverse, pour cause de protection, les chasseurs essaient de faire passer les loups pour de grands renards gris, non protégés eux, les renards). Heureusement l’administration veille au grain. Dans une lettre6 adressée par le ministère de l’intérieur aux administrateurs du département, un responsable de l’autorité centrale explique :
    « Je suis presque convaincu qu’il y a de la fraude de la part des chasseurs et que l’on vous fait payer des renards pour de jeunes loups. Ces deux espèces se ressemblent quelques jours après leur naissance au point d’y être facilement trompés. Il est cependant une marque distinctive : le jeune renard, à l’extrémité de la queue a quelques poils blancs que n’a pas le jeune loup ».  

Il semble que la triche soit connue de longue date: en 1754 déjà l’intendant d’Orléans s’en rapportait à son subdélégué à Dourdan, Pierre Vedye pour ne pas tomber dans ce type d’erreur lors de l’octroi de primes7.

Dans leur étude « Les loups dans l’Yonne » (1992) Sylvie et Robert Biton confirment ces tentations et autres soupçons de triche :  

« Pouvons nous nous représenter ces Sous-Préfets dérangés fréquemment par des paysans ou des gardes-champêtres ou forestiers, leur tête de loup sous le bras, et leur procès verbal à la main, espérant toucher de l'argent qui les tirerait pour quelque temps de la misère. Que pouvait bien faire le Sous-Préfet de toutes ses têtes sanguinolentes et le Préfet de toutes ses oreilles de loup ? Pourtant, le Sous-Préfet Dechateauvieux d'Avallon, qui est aussi  lieutenant de Louveterie vérifie personnellement tous les animaux, car plusieurs erreurs avec les louveteaux et de jeunes renards avaient été faites lorsqu'il avait dérogé à d'autres le soin de couper les oreilles des bêtes ». 

Certaines familles se firent une spécialité de ces chasses… aux primes. Et les exemples sont nombreux, dans toute la France. En forêt d’Orléans, écrit un historien de la forêt, René de Maulde, «  Les mentions de destruction de loups dans les diverses parties de la forêt sont, surtout au XVème siècle des plus nombreuses.. On saisit les louveteaux par 3, 4, 5, ou 6. Quant aux vieux loups, trop expérimentés, trop vigoureux, trop sauvages pour se laisser prendre tout vifs, on les tuait.. Certaines familles s’étaient même fait de cette chasse, à ce qu’il semble, une branche d’industrie spéciale et rémunératrice. Une certaine dynastie Bellefemme, à Courcy, se distinguait dans cet art. Nous voyons Perrin et Laurent Bellefemme capturer en une fois, 4 petits loups, Etienne Bellefemme 3 louves et 4 loups tout vifs ».

Dans le Cher, un nommé Joseph Aufort, de Dun le Roy, tue à lui seul 141 loups « dans tous les coins du département » et le Préfet écrit au Ministre de l’intérieur pour demander qu’une allocation spéciale lui soit versée.

Tout cela ne va pas sans quelques difficultés administratives. Au début du XIXème siècle, le citoyen Gérault, vigneron à Saran prétend avoir détruit 54 loups et louveteaux et estime le montant des primes dues à 1.000 ou 1.100 francs. Une intervention en sa faveur de l’autorité locale, signée Breton-Delanosc, directeur de correspondance à Orléans, est faite auprès du Ministre de l’intérieur :

« Citoyen Ministre, j’ai l’honneur de vous adresser une pétition du citoyen Gérault que vous avez autorisé par une lettre du 6 ventôse à détruire les loups qui peuvent exister dans la forêt d’Orléans. Ce citoyen a été d’autant plus utile à sa patrie pendant près de trente ans qu’il a exercé cet emploi, qu’il a toujours été regardé par les propriétaires riverains de la forêt d’Orléans comme le conservateur de leurs propriétés ». Refus du Ministre qui  répond au Préfet que « ce pétitionnaire ne donne point connaissance des époques de cette destruction et ne produit à l’appui aucune pièce justificative8 ».

(Source)

Notes

  1. La Nature, Revue des sciences et de leurs applications aux arts et à l'industrie, 1880.
  2. Henry Marchand. La destruction des loups, L'Agriculture nouvelle, novembre 1897.
  3. Rapports et délibérations du Conseil Général du Loiret. 1838
  4. D’après le Journal du Loiret, 20 juillet 1868
  5. L'Ami du cultivateur. Journal hebdomadaire agricole no 48, 2 décembre 1906
  6. Archives nationales F10 478.
  7. Bruno Durand, cité par JM Moriceau. Histoire du méchant loup. Fayard. Paris. 2007.
  8. Archives nationales F 10 464

Lire aussi

A ne pas manquer :

Commentaires