FNSEA: "C'est symbolique, c'est des nuisibles"

Nous ne pouvons plus tout nous permettre. Si nous voulons vivre encore un peu dans de bonnes conditions, il nous faudra vivre avec eux

Environ 300 agriculteurs s'étaient réunis à l'appel de la FDSEA et des Jeunes agriculteurs, dans le cadre de la mobilisation nationale, devant la préfecture de Loire-Atlantique à Nantes pour manifester leur "ras-le-bol des contraintes, écologiques et administratives" et dénoncer la "pression sur les prix".

En milieu de journée, ils ont notamment déversé des poireaux pourris, du lisier, du fumier, du purin dans lesquels étaient contenus des animaux morts, dont des ragondins et un sanglier.

"C'est symbolique, c'est des nuisibles"

FNSEA contre la biodiversité
D'autres ragondins, vivants cette fois, ont été emmenés devant la préfecture, et jetés de caddies par-dessus les grilles protégeant le bâtiment, avant d'être aspergés à l'aide de bombes de peinture rouge, puis tapés du pied. Une pancarte accrochée à un tracteur proclamait "Nuisibles + L'état = la cata".

"C'est symbolique, c'est des nuisibles, on est la meilleure profession pour les gérer" a déclaré à un manifestant peu avant l'action. "Les ragondins, c'est comme Ségolène, c'est des nuisibles", déclare en outre un autre manifestant. (Source)

Ils se permettent tout, rien ne les culpabilise

par Boris Cyrulnik

On commence à peine à découvrir les animaux. On imagine mal ce qu'est le monde pour eux, on ne soupçonne pas à quel point ils nous permettent de mieux comprendre la condition humaine.

La pensée paresseuse consiste à les représenter comme des machines mobiles, des automates améliorés en quelque sorte. Ce schéma intellectuel nous donne une grande liberté avec eux, on peut tout se permettre: on peut les réparer quand ils sont cassés et quand l'animal-outil devient moins performant, on peut l'ouvrir pour l'étudier et voir comment ses fragments peuvent nous servir, on peut le manger si nous en avons le besoin ou le plaisir.

Dans toutes ces stratégies, on ne sait pas ce qu'est un animal, puisqu'il est ce dont nous avons besoin. Nous avons donc intérêt à ne pas le découvrir, de façon à pouvoir en user, le détruire, le manger, le jeter sans culpabilité. Puisqu'il n'a pas de monde intérieur, disons-nous, ce n'est pas un crime de taper dedans comme on jette des cailloux dans l'eau. Ceux qui réfléchissent comme si seul leur monde existait sont des pervers. Ils se permettent tout, rien ne les culpabilise.

Les performances scientifiques d'aujourd'hui et les observations éthologiques des êtres vivants en milieu spontané démontrent clairement que les animaux ont des mondes mentaux. Mondes sans paroles bien sûr, mais pas sans langage: nos bébés comprennent et se font comprendre bien avant la parole, comme le font les malades déments ou aphasiques. On peut bien s'exprimer et traiter beaucoup d'informations avec des gestes, des cris et des postures.

Depuis qu'on explore les continents animaux, on découvre que la nature est encore plus riche que ce qu'on croyait, mais on comprend aussi qu'on ne peut plus tout se permettre. Si on détruit la nature, on partira avec elle.

L'historien dit que, pour que l'homme s'arrache à  la nature où il survivait douloureusement, il lui fallait la dominer. Il devait comprendre les «lois» de la nature pour les utiliser, et déchiffrer les comportements animaux pour les réduire en esclavage ou les manger. Ces rapports de domination et de violence ont libéré les êtres humains des contraintes naturelles qui les écrasaient. Mais notre victoire aujourd'hui nous donne-t-elle le droit de détruire le monde vivant?

En exterminant les animaux, en démolissant les végétaux, en polluant l'air et l'eau, nous préparons notre tombeau.

Il y a pourtant une belle aventure à partager avec les autres êtres vivants. Le modèle animal est pertinent quand nous observons comment ils s'y prennent pour survivre: notre cerveau archaïque, celui qui permet de manger, de boire, de dormir, de se défendre et de se reproduire est le même pour tous les êtres vivants. Nous partageons avec eux le même cerveau émotionnel qui nous donne la colère, la peur, l'étonnement et la tendresse.

Notre monde de mots compose tellement de récits différents que nous croyons que nous n'avons plus besoin des animaux et de la nature. Mais cette coupure, ce fossé entre les vivants est une forme de surcivilisation qui nous arrache à la nature et nous fait mépriser tout ce qui ne vit pas comme nous.

Malheur au vainqueur! En les méprisant et en les détruisant, nous partirons avec eux.

Nous ne pouvons plus tout nous permettre. Si nous voulons vivre encore un peu dans de bonnes conditions, il nous faudra vivre avec eux.

Boris Cyrulnik

Extrait de la préface de « A l’écoute du monde sauvage » de Karine Lou Matignon

Commentaires