Sommes-nous capables d’élever des moutons ?

Un formulaire, deux patous fugueurs, une visite aux brebis et une clôture mal bricolée n’ont jamais été une protection réelle 

par Pierre Rigaux

Loup saute clotureIl y en a qui n’ont pas peur du ridicule. Pas peur d’affirmer qu’on ne peut pas élever des moutons s’il y a des loups, que loup et pastoralisme sont incompatibles. Pas peur d’affirmer que le premier va faire disparaître le second, laissant bientôt la France ensevelie sous la saleté des broussailles et la noirceur des forêts. Le retour du loup c’est la mort de la pâture, et hors de la pâture, point de salut. Les ténèbres.

C’est amusant, car la France des ingénieurs montre chaque jour ses capacités à bidouiller des gènes et des nanoparticules, à jouer avec des centrales nucléaires et des satellites, à se promener dans l’espace depuis quarante ans. Et on ne serait pas capable d’élever des brebis en les gardant avec des bergers.

J’insiste, on ne serait pas techniquement, technologiquement capable de conduire des troupeaux de moutons dans la campagne, dans la montagne, de telle sorte qu’ils ne soient pas ou pas trop attaqués par des loups. C’est ridicule. Mais c’est pourtant ce que soutiennent des élus, des hauts responsables politiques comme des syndicalistes du coin, des éleveurs bien sûr, évidemment des agronomes et même quelques chercheurs en sciences sociales.

Attention, il ne s’agit pas d’incriminer des éleveurs qui font ce qu’ils peuvent avec ce qu’ils ont. Car il en existe, bien sûr, qui tentent au mieux d’arranger leur travail avec cette contrainte parfois nouvelle qu’est pour eux la présence des loups. Une contrainte parmi beaucoup d’autres, mais une contrainte évidente. Le nier serait indécent, et il ne s’agit pas de donner des leçons d’élevage quand on n’est pas soi-même éleveur ou berger.

Mais par pitié, syndicalistes, politiques, éleveurs militants contre la vie sauvage, ne nous dites pas que les troupeaux sont protégés. Ne nous prenez pas pour des idiots. Ne nous faites pas croire que le nombre de troupeaux déclarés protégés sur le papier traduit une protection réelle contre les loups. Un formulaire, deux patous fugueurs, une visite aux brebis et une clôture mal bricolée n’ont jamais été une protection réelle. C’est une protection dans les statistiques et dans les arrêtés préfectoraux « considérant que les troupeaux ont subi des dommages importants malgré la mise en place des mesures de protection ». Et hop, une battue aux loups.

Beaucoup d’éleveurs sont restés figés quelques décennies en arrière, quand c’était mieux. Car c’était mieux avant, sans le loup. C’était pratique d’élever des moutons, on les envoyait dans les collines. Maintenant il faudrait presque les garder. Faire du pastoralisme, en somme. C'est-à-dire être des pâtres, des bergers. Beaucoup le refusent. Pourtant, les moyens qui leurs sont offerts pour protéger les troupeaux fonctionnent souvent très bien. Parfois moins bien, il est vrai. C’est souvent difficile. Mais comment croire en la bonne volonté de tous ceux qui refusent radicalement d’évoluer, ceux que répugne absolument toute vie sauvage qui viendrait gêner la divagation des brebis ? Et quand ça gêne, en France, on flingue.

Fort heureusement parmi les éleveurs, il en est qui veulent continuer ce métier sans pour autant sacrifier le loup, sans sacrifier la faune, la flore, le vivant. Il est certains éleveurs qui voient la vie un peu plus loin que le bout du museau de leurs moutons. Ceux là, aidons-les. C’est déjà le cas financièrement bien sûr, très largement avec le subventionnement des chiens, des clôtures, des cabanes et des bergers. Techniquement, c’est un peu moins le cas. Les études sur le sujet ? Elles sont principalement produites par le monde agricole.

Pourquoi y a-t-il si peu de recherche scientifique sur la coexistence entre pastoralisme et loup ? C’est bien pratique pour des syndicats qui n’entendent surtout rien changer. Et les techniciens militants d’expliquer que non, ça n’est vraiment pas possible de garder des brebis. Quel dommage. D’un côté, la recherche agronomique développe encore et toujours ses technologies mirifiques au profit d’un modèle agricole industriel, dominant et destructeur. Se voulant loin de ça, des éleveurs prétendent jardiner les montagnes en l’esquintant à coups de milliers de moutons. D’autres, petits éleveurs pourtant partisans d’une agriculture plus écologique, refusent en fait qu’elle le soit vraiment, en refusant la vie sauvage, en prônant la mort du loup. Dans tout ça, les éleveurs respectueux, réfléchis, ceux qui s’accommodent de la présence bien embêtante des loups, qui travaillent en silence et sans haine du vivant, ceux-là ont bien du courage.

Les loups sont furtifs, tenaces, adaptables. Ils déjouent bien des clôtures, bien des chiens. Mais ils sont juste des animaux. Des carnivores plein de facultés, et plein de limites à la fois. Quelque part, les loups sont un peu comme les petits éleveurs extensifs, dans le tourbillon d’un monde qui n’est plus vraiment fait pour eux : ils font ce qu’ils peuvent avec ce qu’ils ont. Pour s’en sortir, les loups n’ont que des dents solides et une bonne dose de ruse. Nous avons beaucoup plus que ça. Elever des brebis et manger des agneaux n’est pas une obligation de toute éternité. Vraiment pas. Notre humanité peut très bien vivre sans. Mais si nous voulons élever des moutons, alors montrons que nous en sommes capables sans sacrifier les loups. Car nous en sommes capables, évidemment.

Pierre Rigaux

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