Un peu de polémique lupine

Les écrits de l’historien Jean-Marc Moriceau sur la « dangerosité » du loup continuent d’alimenter diverses controverses.

Le site « L'Observatoire du loup » et sa page Facebook dédiée ont récemment mis en ligne (21 novembre) un texte intitulé  « Le loup prédateur de l’homme » qui conteste le chiffre, avancé par jean-Marc Moriceau, de 120.000 victimes du loup, directes ou indirectes, au cours de l’histoire. Le texte ci dessous, tiré de la page Facebook de Jacques Baillon, est une contribution à ces échanges.

par Jacques Baillon

Une représentation de la « bête du Gâtinais » (Morel, Almanach de Seine et Marne, 1904)
Une représentation de la « bête du Gâtinais » (Morel, Almanach de Seine et Marne, 1904)

« C’est pour ça qu’il ne faut pas faire confiance à 100% aux historiens (dont la connaissance en matière d’espèces animales n’est pas la spécialité) ni à ceux qui nient que le loup ait pu, dans le passé s’en prendre aux humains (dont la connaissance, en matière de recherches historiques n’est pas la spécialité). Il aurait mieux valu que ces recherches puissent être faites dans un cadre pluridisciplinaire, ce qui n’a pas été le cas.

La promotion des ouvrages de Jean Marc Moriceau s’articule volontiers autour du nombre d’humains dévorés par les loups. Ce fut d’abord 3.000 morts qui furent recensés, sur plusieurs siècles, par l’historien, en exploitant diverses sources d’archives. On en est aujourd’hui à une estimation de plus de 100.000 (blessés compris). Cette mise en avant du nombre de personnes tuées par des loups  « mangeurs d’hommes » fait la part belle au sensationnel. Elle est souvent reprise sans nuances par les médias, notamment à l’occasion des interventions médiatiques ou des conférences que l’auteur donne un peu partout en France.

Elle est aussi relayée par les opposants à la réapparition du prédateur dans la faune française. Ces opposants sont essentiellement des éleveurs ayant des difficultés avec la prédation du loup sur leur bétail . La peur du loup n’est jamais bien loin dans leur argumentation : on s’étonne par exemple que le loup « attaque le bétail près des maisons », on considère que le loup est est une espèce « potentiellement dangereuse » et que par conséquent un accident « finira bien par arriver... »

D’autres milieux, proches des milieux agricoles mais souvent sans aucune compétence scientifique, se sont parfois associés à cette curée verbale et contribuent à troubler l’opinion. C’est le cas, entre autres, de diverses personnalités politiques, de droite comme de gauche, voire de certains leaders écologistes !

Il faut admettre qu’avec de tels chiffres : 100.000 attaques de loups sur l’homme, il y a là de quoi exciter les imaginations dans un pays où le syndrôme du petit chaperon rouge n’a pas totalement disparu et où le concept de « nuisible » a toujours cours dans une partie de l’opinion publique ! Il y a là une évidente contradiction entre les conclusions1 défendues par l’historien qui considère que les attaques de loups sains (non enragés) sur l’homme furent l’exception dans le passé, et l’image qui est donnée de ses travaux dans les médias ou par certains groupes de pression !
 
Cet amalgame est clairement douteux : le fait que des loups aient pu ici ou là agresser des jeunes pâtres il y a trois siècles, même si cela fut relativement rare de l’aveu même de JM Moriceau (ou par d’autres recherches à caractère historique menées par d’autres auteurs), n’ont rien à voir avec la problématique de l’élevage ovin extensif, en France, en 2014 !

Ces campagnes de presse et autres manifestations d’hostilité aux loups s’inscrivent de fait dans une démarche visant à modifier les textes sur le statut de protection dont l’espèce bénéficie. On ne peut croire que c’est le seul intérêt pour l’histoire du loup et ses nuances qui motive les personnes réclamant à cor et à cris l’éradication du fauve !

Revendiquant le droit pour l’historien d’intervenir dans le débat au même titre que les naturalistes ou les gestionnaires de l’espace naturel, Jean-Marc Moriceau aborde donc, à l’occasion, les problématiques actuelles de la cohabitation, certes souvent difficile, d’un grand prédateur tel que le loup avec les troupeaux domestiques.

Ainsi il se déclare partisan de la régulation de l’espèce ou de « prélèvements » sur ses effectifs : « Il faut, écrit il dans le Journal du CNRS (16 mai 2014) réécrire les textes européens, mener une politique à la fois globale et territorialisée, contextualisée, adaptée aux situations. Ce qui signifie qu’il faut rendre le loup chassable sous certaines conditions, dans certaines régions. Je parle ici d'une autorisation durable et qui ne nécessiterait pas d'attendre qu'il y ait déjà eu des attaques sur une exploitation en particulier ».

Il a bien sûr parfaitement le droit d’émettre cette opinion. D’autres s’y opposent, le débat est vif et parfois la justice s’en mêle comme ce fût le cas à plusieurs reprises récemment, à propos de certains arrêtés préfectoraux autorisant des tirs ou des battues déclarés non conformes à la loi. Pour les partisans de la réduction du niveau de protection dont bénéficie l’espèce, (et pour les plus radicaux d’entre eux de son éradication pure et simple), il s’agit d’abord de répondre à l’inquiètude des éleveurs perturbés par l’arrivée de ce grand prédateur sur des territoires où depuis plusieurs décennies on l’avait oublié.

Pour d’autres opposants il s’agit de revendiquer la « gestion » de la faune sauvage par le monde de la chasse et de la mettre en pratique « in situ » au détriment d’une espèce particulièrement honnie. A noter que le loup n’est pas la seule espèce à se retrouver dans le collimateur des « gestionnaires » de la nature : d’autres espèces ont pu en faire les frais, dont la plus célèbre est l’ours, disparu du Béarn à cause de la chasse et dont le dernier exemplaire, empaillé, trône au Muséum de Toulouse.

Pour les « défenseurs » du loup, au contraire, le loup doit conserver son statut de protection intégrale, garanti par divers textes nationaux et européens, même si quelques exceptions ont pu être admises dans le cadre des « plans loups » mis en place par l’Etat.

Il faudrait donc mieux dissocier l’approche historique et le débat contemporain et non mélanger les deux, ce qui ne contribue pas à la sérénité qu’il serait utile de retrouver pour trouver des réponses raisonnables à la problématique de la prédation sur les ovins qui est bien sûr réelle.

Cependant, on ne peut comparer l’hostilité envers le loup d’un paysan du XVIIIème siècle n’ayant que quelques oies ou quelques moutons pour subvenir à ses besoins alimentaires avec celle d’un éleveur d’aujourd’hui, qui, confronté à la rude concurrence néo-zélandaise, cherche avant tout la meilleure rentabilité financière pour ses troupeaux qui font souvent plusieurs centaines, voire milliers, de têtes !

Dans ses déclarations et interviews, Jean-Marc Moriceau rappelle, à juste titre, que la situation de la France rurale d’autrefois n’est pas celle d’aujourd’hui et que le loup « sain » ne représente pas de danger pour l’homme, même si on peut admettre que le risque « zéro » n’existe pas. Dans les milieux naturalistes, il y a longtemps que l’on sait cela..

Les faits, du moins ceux qui sont vérifiables, ce qui est loin d’être le cas de toutes les données anciennes, donnent raison à cette approche puisque les quelques rares cas authentifiés d’attaques de loups sur l’homme au XXème siècle concernent des animaux enragés, comme cette affaire récente (novembre 2014) signalée en Israel où trois personnes furent mordues par un loup enragé.

Un rapport déjà ancien sur le sujet « The fear of wolf, a review of wolf attacks on humans » établi en 2002 par un groupe international de scientifiques et de biologistes spécialisés sur le loup se terminait d’ailleurs déjà sans ambiguité par cette phrase :

« Dans les cas extrêmement rares où des loups ont tué des gens, la plupart des attaques ont été le fait de loups enragés, les attaques de prédation visant principalement les enfants. Les attaques, en général, ne sont pas habituelles, mais épisodiques, et l’humain ne fait pas partie des proies naturelles du loup ».

A notre époque, des exactions de canidés sauvages ou ensauvagés : loups, chiens, ou animaux métissés, souvent peu documentés, sont parfois mentionnés par la presse. Il est généralement impossible de se faire une opinion objective sur ces « informations » : le loup est une excellente machine à fantasme et on ne peut prendre au sérieux des articles de presse parus dans des journaux locaux du Moyen Orient ou d’Asie puis approximativement traduits et repris par des agences de presse occidentales avec tous les risques « d’à peu près » que cela comporte !

Jacques Baillon

Notes

  1. Oui c'est sain d'avoir peur du loup, mais une peur raisonnée, une peur relativisée. Le loup n'attaque pas l'homme adulte, n'attaque pas l'homme sain. Et d'ailleurs quand le loup attaque l'homme, c'est dans des circonstances très particulières, et c'est surtout sur des enfants en situation d'infériorité dans des contextes qui étaient ceux du passé, qui ne sont plus ceux d'aujourd'hui”. (Jean-Marc Moriceau : Faut il avoir peur du loup?)
  2. l’Observatoire du loup

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