Droite bouseuse

Menés par Pierre Morel-à-l'Huissier le député de Lozère, cinquante parlementaires de droite lancent, à l'approche des départementales, «un appel aux élites de notre pays qui méprisent trop souvent la ruralité», ces «bouseux» irrécupérables dans la marche du progrès économique et social.

Pour répondre à cet appel, je m’apprêtais à vous parler du comportement des parlementaires qui se disent « bouseux » et de leur soutien à la politique agriculture actuelle. Bien des sujets pouvaient être abordés à propos de la politique agricole, du mal être des agriculteurs et des élus locaux:

  • le décalage de plus en plus grand entre les pratiques agricoles et les demandes de la société
  • l’excès de traitements aux antibiotiques,
  • l’usage intensif des produits phytosanitaire,
  • l’élevage intensif et ce qui en découle : bien-être animal, qualité des produits, effluents d’élevage,
  • la pollution des nappes phréatiques, des rivières et des plages par l'azote,
  • l’abattage industriel des animaux,
  • la destrucion des sols,
  • la dépendance au pétrole et aux engrais,
  • la production de gaz méthane dans l’élevage,
  • l’irrigation et de des barrages pour la production de maïs,
  • le respect de la biodiversité et des espèces protégées,
  • la dépendance aux aides,
  • les agrocarburants et la faim dans le monde,
  • le soutien des syndicats agricoles à ces différentes politiques,
  • la disparition des espèces animales et végétales domestiques jugées peu rentables ou pas assez productives à court terme,
  • des lobbies agricoles face à l’urgence écologique,
  • la surreprésentation parlementaire des ruraux...

Mais ces sujets sont abordés partout dans la presse. Je préfère laisser à Marc Laffont, plus inspiré que moi, le soin d’analyser la motivation des 51 (comme le pastis...) députés auto-proclamés "bouseux".

Vous trouverez à la suite de cet article, quelques liens vers des articles de presse, dont un seul (celui de la Nouvelle République), évoque l’ombre du FN : « Il faut dire que le vote des ruraux, qui se mobilisent traditionnellement plus que l'électorat urbain, pèsera lourd dans la balance lors des prochaines échéances, alors que les campagnes sont de plus en plus réceptives au message du Front national. », et d'autres notes de la Buvette sur les élus locaux contre nature.

par Marc Laffont

BouseuxLes fossoyeurs de la ruralité

Discourir sur le fait de savoir si la campagne pollue plus que la ville ou inversement ne présente de mon point de vue que peu d’intérêt. Pour avoir vécu tour à tour en province, en région parisienne, puis à nouveau en province, je trouve qu’il y a au moins autant (et probablement davantage) de mépris de la part des « provinciaux » pour les « parisiens » (comprendre « citadins de grandes villes ») que l’inverse.

Ce qui est saisissant, c’est le degré d’amnésie, et par la même d’irresponsabilité, que démontre ce type de tribune parue dans Le Figaro ("En 2015, ne nous traitez plus comme des bouseux ! L'appel des 51 députés de la ruralité"). Ces parlementaires oublient juste un minuscule détail : la ruralité française est devenue ce qu’elle est sur LEUR impulsion. Ils en sont les fossoyeurs, avec les conseils généraux, au sein desquels l’espace rural est sur-représenté.

Le cas extrême, avant le découpage qui entre en application en 2015, c’était le département de l’Hérault : On y trouvait un canton (Le Caylar) d’à peine plus de 1.000 habitants, alors que celui de Montpellier-10 en comptait plus de 50.000. Pourtant, chacun de ses cantons avait un représentant. Ce qui signifie que pour les élections cantonales, un électeur du Caylar rural « valait » presque 50 électeurs du Montpellier-10 urbain.

Un élu ariégeois avait déclaré il y a quelques temps qu’avec la décentralisation, le président du conseil général de l’Ariège avait davantage de pouvoir que Gaston Phébus en son temps! Par ailleurs, un membre éminent de l’ANEM s’enorgueillissait du fait que, bien que la zone en question ne représente que 7 ou 8 % de la population française, elle fournissait un bataillon d’environ 30 % des parlementaires (Sénat et Assemblée Nationale). Ce qui, pour une population opprimée, n’est quand même pas si mal.

Les députés « citadins » votent facilement des articles de lois favorables à « une certaine vision de la ruralité » (genre amendements anti-loups...) pour au moins une raison : ces votes sont sans conséquences sur leur propre territoire électoral. Alors si ça permet à des copains de pouvoir se pavaner devant les plus éminents de leurs électeurs lorsqu’il reviennent dans leur « fief électoral ».

Car l’important, c’est d’abord de ne pas se mettre à dos les lobbies locaux susceptibles de voter comme un seul homme contre un seul homme pour le faire tomber. Je me souviens d’un député PS, futur et désormais ex ministre de l’éducation, qui a connu cette situation pour cause de déficit de soutien aux chasseurs de gibier limicole.

Quantité de notables politiques locaux de tous bords n’ont pas eu pour ambition de développer et moderniser la ruralité au sens global, mais de conforter un clientélisme électoral qui leur soit profitable. On confond ainsi facilement « ruralité » et « agriculture ». De même que « nature » et « campagne ». Ou « éleveur » et « berger », pour se rapprocher du cœur de métier de la Buvette. Et en ne manquant pas une occasion de fustiger les « étrangers » en tous genres : « Parisiens », « citadins », « technocrates » et, insulte suprême la plus récente, « bobos-écolos », tous responsables du déclin du pays, car coupés des réalités de la vie, la vraie, celle de la terre, qui ne ment pas…


Pourtant le constat comme quoi une zone rurale cesse de se dépeupler dès que sa vocation cesse d’être exclusivement agricole ne date pas du dernier réveillon. La transformation des paysans en exploitants agricoles, puis maintenant en agro-businessmen a été voulue, planifiée, organisée par ceux-là mêmes qui en ce début 2015 en fustigent les conséquences, notamment démographiques.

La réalité de 2015, c’est qu’une exploitation agricole française moyenne, qui n’est pourtant pas si grande que cela, c’est environ 90 ha de surface utile employant 2 équivalents temps plein. Même en tenant compte de ce qui tourne autour, le maintien d’un certain niveau de population localement ne peut passer que par le développement complémentaire à l’agriculture d’autres activités. On ne peut pas non plus à la fois demander la diminution drastique des dépenses publiques (chez les autres, mais pas chez moi) et imaginer sérieusement que les zones les moins densément peuplées ne vont pas, elles aussi, en pâtir. Surtout en persistant à conserver 36.000 communes, dont 25 % de moins de 200 habitants.

On ne va pas citer nominativement les signataires de la tribune (NDLB: Voir ci-dessous), mais je pense que la plupart des anti-loups de droite sont là. Il y a même l’ami du cochon industriel et l’ami des publicistes. Cela ne tient pas du hasard.

L’idée d’un mode de développement qui s’appuie sur le patrimoine naturel d’une région, plutôt que fondé sur sa destruction par des moyens moyenâgeux n’effleure même pas un instant la portion des signataires qui a déjà appelé à la destruction du loup, pour ne citer que cet exemple de circonstance.

Pour eux, la solution a toujours été simple : monter des usines à gaz patrimoniales au service exclusif de certains locaux (certains, seulement…) mais dont l’essentiel des ressources budgétaires émanera de contribuables extérieurs au territoire. Le barrage anachronique de Sivens, financé au tois quart par des « crédits d’ailleurs », en est une bonne illustration contemporaine.

Le progrès, donc l’avenir, cela ne peut être que davantage d’autoroutes, d’aéroports, de barrages…, toujours plus d’infrastructures. Et évidemment, pas d’écotaxe. Sinon, impossible de continuer à faire abattre des porcs bretons en Allemagne.


Ce « modèle » a pourtant vécu. Ces gesticulations, assez pathétiques, ne sont que les énièmes soubresauts de « dignitaires » qui essaient vainement de sauver, non pas la ruralité, mais le bouillon de culture qui les a générés. Ce qui est sensiblement différent.

Chasser sur les terres du Front National

Mais la grosse inquiétude en filigrane, c’est la peur de voir cette partie de l’électorat rural tomber encore plus franchement dans les bras de l’extrême droite lors des prochains scrutins.


Cet électorat, on lui a fait miroiter depuis quelques décennies que nous, élus de terroir élevés au bon grain, allions constituer le rempart contre ces ennemis de l’extérieur (Europe, mondialisation…) qui veulent détruire le modèle français. Votez pour moi, et pour vous rien ne changera. Avec un niveau de vie qui ira perpétuellement crescendo. La ligne Maginot, c’est maintenant ! Cela n’a pas marché, sauf sur deux points : la « bouc-émissarisation » de l’Autre (au sens très large) a bien progressé, et la croyance qu’il est possible de tout garder sans rien changer reste vivace.

Bilan : non seulement il n’y a aucune remise en cause fondamentale, notamment vis à vis de la crise du vivant qui nous frappe, mais les électeurs se tournent de plus en plus vers une offre politique qui prétend, non pas modifier notre mode de développement, mais réussir là où les précédents ont échoué : nous « préserver » du reste du Monde, forcément responsable de tous nos malheurs, pour ne rien avoir à modifier.

Bon courage aux aventuriers de la croissance perdue…

Pour conclure : qui traite vraiment ces députés de « bouseux »? Certains de leurs collègues? Alors c'est au Président de l'Assemblée qu'ils doivent faire parvenir leur doléances. 
Les élites et corps intermédiaires? Alors leurs propos méprisants ne sont guère repris. Dans un moteur de recherche, la locution « députés bouseux » ne fait remonter que bien peu de résultats antérieurs à la fameuse tribune. C'est donc d'abord un acte d'auto-flagellation destiné à alimenter la victimisation. Il s'agit là d'une vieille ficelle utilisée de longue date. Une certaine Institution béarnaise et ses promoteurs en sont le vivant exemple. Enfin, vivant...

Les 51 bouseux

Pierre Morel-A-L'Huissier, député de Lozère, et Damien Abad, Nicole Ameline, Julien Auber, Jean-Pierre Barbier, Thierry Benoit, Etienne Blanc, Dominique Bussereau, Alain Chrétien, Philippe Cochet, Jean-Michel Couve, Olivier Dassault, Marc-Philippe Daubresse, Claude de Ganay, Jean-Pierre Decool, Nicolas Dhuicq, Dominique Dord, Marianne Dubois, Virginie Duby-Muller, Georges Fenech, Philippe Folliot, Yves Fromion, Laurent Furst, Sauveur Gandolfi-Scheit, Hervé Gaymard, Annie Genevard, Guy Geoffroy, Christophe Guilloteau, Michel Herbillon, Francis Hillmeyer, Guénhaël Huet, Sébastien Huyghe, Guillaume Larrivé, Marc Le Fur, Maurice Leroy, Céleste Lett, Véronique Louwagie, Alain Marleix, Franck Marlin, Pierre Morange, Yves Nicolin, Patrick Ollier, Jean-Frédéric Poisson, Didier Quentin, Frédéric Reiss, Martial Saddier, Fernand Siré, Eric Straumann, Guy Teissier, Michel Terrot, Patrice Verchère, Jean-Pierre Vigier, Philippe Vitel, Michel Voisin

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L'appel des bouseux dans la presse

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