Un loup aux Pays-Bas

La Buvette a demandé à Johan Timmer un condensé des nouvelles concernant ce loup qui a tant fait parler de lui la semaine dernière en faisant un périple de 200 km environ dans le nord des Pays-Bas.

par Johan Timmer

Photo de loup près D'emmen (Pays-Bas)
Photo de loup près d'Emmen (Pays-Bas)

Hormis quelques autres observations, toutes furtives, et un cadavre posé au bord d'une route il y a 2 ans, c'est la première présence de l'espèce dans ce pays depuis plus d'un siècle.

Venant peut-être du noyau de la Lüneburgerheide dans le nord de l'Allemagne, cet animal a été filmé au bord de la route dans les environs de Cloppenburg, Herzlake et Meppen en Allemagne, s'approchant de la frontière néerlandaise, les 4, 5 et 6 mars derniers (Lire ici et ici )

La vidéo montre que l'animal ne se laisse pas déranger par la voiture, mais continue tranquillement son chemin.

En haut à droite dans l'image satellite suivante, la Lüneburgerheide, à gauche la frontière néerlandaise avec la ville de Meppen.  D'autres observations, avec photos à la clé, ont été faites aux Pays-Bas le samedi 7 mars dans les environs d'Emmen.


Le lien mentionne une vidéo, mais ce sont bien des photos qui ont été prises. Se basant sur celles-ci, Leo Linnartz de la fondation néerlandaise pour le loup était catégorique : il s'agit bien d'un loup.

On voit que l'animal ne se laisse pas déranger par la voiture, mais continue tranquillement sur son chemin.

D'autres observations, avec photos à la clé, ont été faites aux Pays-Bas le 7 mars dans les environs d'Emmen. Dans le lien on mentionne une vidéo, mais ce sont bien des photos qui ont été prises. Se basant sur celles-ci, Leo Linnartz de la fondation néerlandaise pour le loup est catégorique : il s'agit bien d'un loup.

Les deux villes d'Emmen (NL) et de Meppen (D) sont distantes d'une trentaine de kilomètres. Ce matin un autre article, précisait que "le loup s'est déplacé vers le nord-ouest et se trouve dans le Ballöerveld, à l'est d'Assen et au sud de Groningen"

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A peine étais-je de retour d'un week-end de prospection loutre dans le Morvan, que me voilà donc avec bon nombre d'articles à lire. Dans la journée du lundi 9 mars, d'autres nouvelles arrivèrent, précisant qu'au cours du week-end "le" loup s'était déplacé vers le nord-ouest et se trouvait dans le Ballöerveld, à l'est d'Assen et au sud de Groningen  (article).

Oui, "le" loup, car non seulement tout indiquait qu'il s'agissait du même individu, mais le spécialiste allemand Christoph Elbert, est convaincu qu'il s'agit d'une femelle de moins d'un an. Il a été face à face avec l'animal dans les environs de Meppen la semaine précédente, a comparé les images à ce qu'il a vu et pense qu'il s'agit du même individu. Cependant, au vu du comportement peu craintif, il suggère que cette louve a probablement été nourrie par l'homme avant ou été élevée en captivité et ensuite libérée (article).

On voit qu'à partir d'Emmen notre louve a suivi le Hondsrug, une bande sableuse d'origine glaciaire surélevée par rapport aux zones environnantes plus basses, le plus souvent tourbeuses avant les fortes modifications par l'humain. Cette bande est en partie couverte de boisements et de landes à callune avec souvent une forte composante de graminées. Elle représente donc un corridor attractif pour passer entre les zones de culture intensive. Autrefois, quand les alentours étaient encore marécageux, elle l'était aussi pour l'homme, comme en témoignent les niveaux remués par les roues de chariots dans les profils de sol que j'ai pu faire dans cette zone pendant mes études de biologie et de géologie à Groningen.

Notre louve ne s'est pas arrêtée là, mais a été filmée tôt dans la matinée du lundi 9 mars bien plus au nord, entre Zuidlaren et Annen. 

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L'image assez insolite d'un loup en pleine zone industrielle…

Plus tard ce même matin, elle a été vue à Hoogezand, d'abord par une femme qui venait d'amener sa fille à la crèche et ensuite près d'un magasin. D'après l'article, elle est passée à 5 mètres environ d'une dame. Cela confirmait les avis déjà admis qu'il s'agit d'un animal qui n'a pas eu d'expériences négatives avec l'humain et est donc bien plus confiant que ne le sont généralement ses congénères.

Arrivée à Hoogezand, elle se trouvait avec devant elle la zone de cultures intensives au nord et à l'est, vers la côte.  C'est la direction qu'elle a choisie, comme le montre cette carte récapitulative de son parcours.

Loup-pays-bas-trajet-de-200-km-vers-la-cote

Au cours de ce périple à travers un terrain très humanisé, une autre vidéo la montre devant des habitations. J'ignore si son origine allemande y est pour quelque chose, mais elle se montre bien disciplinée en courant sur le trottoir et non pas sur la chaussée.

Le lendemain, mercredi 11 mars, elle a été vue près de Bunde et était donc retournée en Allemagne. Elle a du suivre les rives du Dollard et de l'Eems (voir la dernière image satellite ci-dessus, avec Bunde en bas à droite).

Son périple est typique d'une situation de colonisation ou recolonisation, comme nous venions encore d'en faire le constat dans le Morvan pour la loutre. Au cours des prospections nous n'avons trouvé aucun indice concluant dans des "mailles" (des carrés de 10x10 km à l'intérieur desquelles nous suivons le protocole national afin d'avoir un jeu de données comparables et cohérentes) où il en a été trouvé en 2014 et vice versa. Un animal dispersant, que ce soit une loutre ou un loup, quitte sa famille natale à la recherche d'un partenaire et d'un territoire. Ce n'est qu'une fois qu'un couple s'est formé que celui-ci va s'établir dans un territoire donné. Ne trouvant pas de partenaire, le dispersant, mâle ou femelle, peut aussi bien retourner plus près de la zone où son espèce est déjà établie. C'est une partie de triple saut imprévisible.

Le secrétaire d'état néerlandais Dijksma a déclaré, en mars 2014, qu'il ne voyait pas encore l'utilité de la création d'un bureau national chargé de la gestion du loup. Les avis à ce sujet dans les cercles d'organismes et personnes qui s'occupent de la question loup sont partagés. En effet, créer une telle structure avec tous les coûts que cela engendre, alors que nous ne sommes encore que dans une situation de présence ponctuelle de l'espèce, paraît inutile pour certains. Le plus important est que le statut protégé du loup soit d'ores et déjà entériné et que des fonds soient donc disponibles pour l'indemnisation d'éventuels dégâts provoqués par l'espèce.

D'autres, en revanche, pointent du doigt le fait qu'à l'heure actuelle, la gestion soit entre les mains des 12 provinces, chacune pouvant déterminer sa politique. Nous avons vu la désunion que cela peut générer pour les oies migratrices, qui sont, comme le loup, un patrimoine européen. Une seule des 12 provinces a en effet décidé en 2014 de continuer à autoriser le tir des oies migratrices, à l'encontre d'un accord national suivi par les 11 autres, et a finalement été mise au pas par la justice.

Le loup n'ayant que faire des frontières provinciales, départementales ou nationales, le morcellement de la gestion est aussi contre-productive que celle de l'habitat, toutes espèces animales confondues. La seule et unique manière de gérer correctement la faune en général et les grands prédateurs en particulier est par une politique concertée au niveau européen, respectée partout et par tous.

L'article mentionne aussi qu'en Allemagne, aucun "loup à problèmes" n'a été prélevé par tir autorisé, alors qu'en France c'est le cas. Il faut cependant apposer un bémol : les tirs "de prélèvement" en France ne concernent pas des individus "à problème" dûment identifiés et pistés, mais tout loup qui passe devant le canon d'une carabine ou d'un fusil lors des chasses autorisées. Or, nous savons déjà de la littérature américaine d'il y a plus de 30 ans que cela est inutile et peut même être contre-productif.

En effet, il existe ce que l'on appelle une "tradition de proie". En Amérique du nord, des meutes qui ont l'habitude de ne manger, par exemple, que des cerfs sont vue au quotidien par les éleveurs en se promenant au milieu de leurs troupeaux sans y toucher. Cette tradition est alors transmise aux jeunes. Tirer 10 loups sans éliminer l'individu précis qui a pris pour habitude de manger des moutons ne réglera pas le problème des attaques sur les troupeaux, au contraire : cet individu étant encore en vie, il continuera et transmettra cette habitude à d'autres. En outre, ces tirs non sélectifs sont susceptibles de déstabiliser une meute et donc de réduire sa capacité de chasser des proies sauvages. Le risque que ces loups choisissent alors la voie du moindre effort en s'en prenant aux animaux de rente s'en trouve augmenté.

La recolonisation par le loup depuis les noyaux de population dans le nord de l'Allemagne ne se dirige pas que vers l'ouest. La biologiste Liselotte Wesley Andersen de l'université d'Århus estime, par analyses d'ADN, à au moins 19 le nombre de loups qui ont été où sont encore dans la péninsule danoise Jylland (Lire ici).

Beaucoup moins peuplée que les Pays-Bas, cette région est riche en boisements et landes. Autrefois, mes ancêtres frisons qui peuplaient les côtes de la Mer du Nord des Pays-Bas jusque-là allaient piller les côtes normandes, maintenant d'autres prédateurs y retournent…

Johan Timmer

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