Loups, loutres et autres loulous voleurs de poules

Moutons dans un jardin à la françaiseLa loutre d’Europe est une chanceuse. Un prédateur bien-aimé. Ce ne fut pas toujours le cas. Piégée, pourchassée pendant des siècles, elle a bien failli disparaître en France. C’est la protection légale qui l’a sauvée in extremis dans les années 1980. Ses populations étaient alors réduites à peau de chagrin. Mais c’est du passé. Elle est de retour dans nos rivières. C’est un des plus grands carnivores du pays, plus costaude qu’un renard. Une vraie joie que ce regain : nul besoin de « réintroduire » la loutre, elle revient toute seule. Comme le loup.

Tous deux ont un autre point commun : après avoir encouragé leur élimination, l’État français les aime depuis quelques décennies au point de les avoir protégés par la loi, et même au point de leur consacrer des « plans nationaux ». C’est là que les choses divergent. Le « Plan national d’actions en faveur de la loutre » porte plutôt bien son nom. Il est en faveur de la loutre. Favoriser le retour de l’espèce et faciliter la cohabitation avec les activités humaines, tels sont les objectifs annoncés. Le « Plan d’action national loup » est tout autre. Ça n’est pas un plan « en faveur ». C’est un plan, tout court. Avec des tirs. Des « prélèvements ». Des modalités d’organisation de la chasse, et tout ce qu’il faut pour ralentir le retour de l’espèce.

Il y aurait cinq ou dix mille loutres en France, peut-être plus. Le tiers du pays est recolonisé. La loutre redevient un carnivore banal de nos campagnes. Ça n’est pas drôle du tout pour les pisciculteurs des bords de rivière. Les razzias dans les salmonicultures, ça ne plaisante pas. Une mère loutre qui apprend la pêche à son petit dans un bassin à truites, c’est le carnage assuré. Des paquets de poissons finissent amochés sans être mangés. Ça peut vite devenir un cauchemar pour les éleveurs. Et tous ces poissons gâchés ne sont pas indemnisés. A l’extrême, ça peut mettre en péril la viabilité d’une exploitation, si rien n’est fait.

Mais quelque chose est fait, justement : on protège l’élevage, on empêche les loutres d’accéder aux bassins. Le tir des loutres ? Hormis une poignée de fous furieux, personne n’aurait cette idée saugrenue parmi les syndicats de pisciculteurs. Zigouillez une loutre qui vient se servir dans votre bassin, c’est une autre qui viendra bientôt. Alors mieux vaut les empêcher d’entrer, c’est plus pérenne. Pas toujours facile, mais on finit par y arriver. Protéger des moutons mobiles dans les montagnes, c’est plus compliqué, mais on y arrive aussi. Ou alors ce n’est plus du pastoralisme, c’est du lâcher de bétail.

Dans la ménagerie, moutons et poissons ne sont pas les seuls convoités. Pas facile d’installer des filets au-dessus des volailles élevées « en plein air », pour les protéger des intrusions aériennes. Les poules qui gambadent au soleil finissent parfois dans les serres d’un bel oiseau, l’autour des palombes. Un rapace aussi costaud que furtif. A force de destructions au fil des siècles, ses effectifs étaient tombés dangereusement bas dans les années 1970. Il fut heureusement protégé par la loi, comme tous les rapaces. Aujourd’hui, avec quelques milliers de couples en France et quelques centaines de milliers dans le monde, l’autour n’est plus une espèce menacée. Alors après tout, abattre quelques dizaines d’autours par an, ça ne mettrait pas ses populations en péril… Oh, pas pour l’éradiquer, mais pour protéger les poules. Ça serait idiot ? Evidemment.

C’est précisément « en vue de la protection des troupeaux domestiques » que sont ordonnés les « tirs de prélèvements » de loups par les préfets. C’est écrit noir sur blanc dans les arrêtés. Des battues aux loups « en vue de protéger les troupeaux domestiques ». C’est insensé, les éleveurs eux-mêmes le savent bien : jamais l’abattage d’un loup n’empêchera d’autres loups d’attaquer des brebis divagantes. Mais on se soulage comme on peut. Canon lisse ou canon rayé, au choix.

Loups, loutres et autres loulous voleurs de poules… Il y a plus fourbe encore : le grand-duc d’Europe. Ce hibou énorme opère incognito. La nuit, il tombe silencieusement sur le dos des minets en maraude. C’est ainsi, le grand-duc mange de temps en temps un chat domestique parti vagabonder un peu loin du jardin. Et en journée, c’est l’aigle royal qui s’en met parfois un ou deux sous le bec, n’en déplaise aux propriétaires des matous. Que fait la police de la nature ? A quand des « tirs de prélèvement » de grands-ducs et d’aigles royaux ? Après tout, ces rapaces ont beau être protégés par la loi, ils ne sont plus réellement menacés. Leurs effectifs supporteraient le « prélèvement » d’un « plafond » de quelques dizaines voire centaines d’individus chaque année. Ça serait stupide ? Tout à fait.

On peut s’attendre à des arrêtés préfectoraux « ordonnant le tir de prélèvement de trois autours des palombes en vue de protéger les volailles domestiques », à des arrêtés ministériels « fixant le nombre de loutres pouvant être prélevées chaque année ». Le tir des aigles et des grands-ducs, l’abattage des buses et des milans, ça peut revenir, comme sont revenues les battues aux loups. Qu’on se rassure, les tirs de loutres se feraient « sans remettre en cause la conservation de l’espèce ». Il faut dire que ses populations se portent nettement mieux que celles du loup en France. Les grands rapaces aussi se portent mieux. En plus, tous ces prédateurs abondent ailleurs dans le monde. Et puis un aigle, à quoi ça sert ? Si nos ancêtres s’en étaient débarrassés, ça n’était pas pour rien. Non, vraiment, aucune raison de se limiter au tir des loups.

Rien ne justifie les « prélèvements » ? Qu’importe, ils sont le prix de la paix sociale, entend-on. Sauf que ça ne fonctionne pas. Offrez un tir, les éleveurs en redemandent deux autres. Plus triste encore est la vision de ceux, les plus incohérents, pour qui le loup n’a pas sa place dans une nature qu’ils veulent défendre d’une drôle de manière : avec le pastoralisme pour horizon absolu. En guise d’écologie, c’est la vision du monde comme un jardin propret, bien tondu par des lamas, chèvres, autruches, moutons divagants et autres animaux exotiques employés à l’entretien du gazon en faisant des côtelettes. Le monde comme jardinet, sans animaux sauvages qui viennent déranger les rangs de brebis. Le dogme ovin. Le gigot d’agneau comme sauveur de l’humanité.

Que le pâturage par le bétail ait engendré historiquement de riches prairies, c’est indéniable. Qu’il soit considéré comme indispensable aux paysages français, ça se discute sérieusement. Qu’il soit encensé comme ce qui pourrait arriver de mieux aux montagnes du pays, c’est carrément crétin ou mensonger. La prairie n’a nul besoin de moutons là-haut, à l’étage où les arbres ne poussent pas. Les fragiles crêtes des Écrins, du Mercantour ou du Queyras sont esquintées par les marées de brebis. Cherchez les fleurs dans ces pelouses alpines : l’herbe est râpée jusqu’à la racine.
L’élevage ovin en plaine ? Rien à dire, c’est utile pour faire des prairies. On en redemande pour que florisse une certaine faune, une singulière et belle diversité. Tant d’oiseaux vivent là, tant d’orchidées choyées, d’insectes avantagés, au moins quand l’éleveur est bon et le sol préservé. C’est à dire pas toujours. Tout de même, il y a des paysans experts, plus ou moins écolos dans l’âme, aux pratiques admirables. Mais de quoi parle-t-on ? De l’herbe, du cortège sauvage et du paysage engendré, ou des moutons et de l’économie de la viande ? Les bienfaits écologiques de la pâture douce et modérée, oui certes. Les bienfaits écologiques de l’élevage en tant que tel, c’est une autre affaire. L’écologie du carré de prairie n’est pas celle du carré d’agneau.

De toutes nos forces, gardons le bocage, les paysans, l’herbe et les bords de champs. Faut-il absolument y mettre encore veau, vache, mouton ? A choisir entre le soleil des campagnes et le néon des hangars concentrationnaires, évidemment oui. Pour autant, le modèle de la pâture n’est pas indépassable. Cultivons, inventons. Aidons les paysans à changer. Sans bétail, le monde a de l’avenir. Le paysage vivant, cultivé, sauvage et humain se passe de l’élevage.

Si néanmoins le choix est d’en rester aux côtelettes à l’herbe comme système, aidons les éleveurs à s’occuper mieux de leurs troupeaux, à soustraire l’agneau d’embouche au loup, la poule de plein air à l’autour, la truite de bassin à la loutre. Aidons les éleveurs, si toutefois ils le veulent. Ceux qui refusent obstinément la vie qui vient battre autour de leurs têtes de bétails, moutonniers rétrogrades, haineux du vivant comme les pires des céréaliers, ceux-là ne gagneront pas. Les autres, et si le choix est aux moutons comme aux poissons, aidons-les, et laissons divaguer les loutres, les loups, les bêtes qui volent et qui dérangent.

Pierre Rigaux
mai 2015

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